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Baloji, alias Serge MC est dans les années 90 un jeune belge d’origine congolaise qui se met au rap et intègre le groupe “Malfrats linguistiques” renommé par la suite “Starflam” ; Quelques albums plus tard, Serge MC devient Balo MC, puis Baloji et entreprend un album solo dans le sens de « personnel » ; « Hôtel Impala » est un mélange d’introspection, de biographie et de conscience politique sur les rapports étranges entre Congo, Belgique, sa mère, son enfance, le rap… Un album coup de poing, magnifiquement réalisé, suivi par « Kinshasa Succursale », quatre ans plus tard, qui est une sorte de variante congolaise de ce premier album, puisqu’on y retrouve pas mal de morceaux identiques mais rejoués avec une musicalité plus proche de Kinshasa que de Bruxelles. Il est revenu en 2015 avec un EP 5 titres nommé 64 bits & malachite et une tournée avec l’Orchestre de la Katuba. Le mot « Baloji » signifie « homme de science » en swahili, et pendant la période coloniale, ce terme désignait « l’homme des sciences occultes et de sorcellerie ». Nul doute que Baloji n’a pas fini de nous ensorceler avec sa musique.

Photos : Paul Bourdrel

64-bitsPeux-tu nous expliquer le nom de ce projet « 64 bits et malachite » ?
C’est la contraction de deux mots qui sont, je pense, la synthèse de ce que l’album essaie de montrer, c’est-à-dire un projet éminemment africain, éminemment européen, qui fait la synthèse entre deux mondes, d’une part entre de la musique programmée, ou de la musique assistée, par quelqu’un qui est assisté constamment par son iphone… et qui a du mal à s’habituer à l’Afrique parce qu’il est beaucoup trop dépendant de la 4G, et de l’autre, une musique qui est faite effectivement sur des ordinateurs dont 40% des matériaux qui les composent viennent du sol congolais ; le Congo est un territoire extrêmement riche et qu’une des seules matières premières qui n’a aucune valeur au Congo c’est la malachite parce que c’est la matière avec laquelle on ne fait que des bijoux de pacotille, des bijoux d’ornement qui n’ont qu’une valeur affective en fait. Je trouve qu’il y avait un parallèle intéressant à raconter ça.

Quel(s) message(s) envoies-tu à travers cet album ?
Je ne sais pas s’il y a vraiment un message, c’est plutôt des impressions, c’est une musique de croisement, de collusion, comment des genres qui sont à priori extrêmement éloignés peuvent se rencontrer, comment on peut amener une certaine musicalité africaine dans des rythmes urbains : le propos tourne autour de ça.

baloji__paul_bourdrel-4De plus en plus d’influences musicales directement africaines sur tes albums ; sur cet album-là, de qui t’es-tu entouré pour produire la musique, et la jouer ?
Enormément de gens, je travaille avec beaucoup de gens mais je compose moi-même ; vraiment je suis partie prenante sur tout le projet dans son entièreté ; bien évidemment des lyrics à la musique, aux arrangements ; je réalise les clips et j’essaie juste à chaque étape de bien m’entourer de gens qui sont compétents donc il y a énormément de collaborateurs, des fois on est 5-6 sur un titre, je pense même que c’est la moyenne pour chaque titre.

Et au niveau des musiciens ?
Oui, beaucoup de musiciens de la scène congolaise, des congolais de la diaspora également, et puis c’est plus large, il y a des gens d’Afrique du Sud, du Nigéria, du Ghana : il y a Petite Noire, Olu Benga du groupe Metronomy… Le but c’est de travailler avec les collaborateurs qui peuvent m’aider à concrétiser l’idée que j’ai en tête.

baloji-hotal-impalaParlons de ton premier album solo, « Hôtel Impala » : que signifiait ce nom ?
C’est le nom de l’hôtel que mon père possédait à Likasi en RDC ; c’est un hôtel qui a été détruit et je trouvais que c’était un beau symbole pour mon album, une façon de dire qu’on reconstruit sur les ruines de l’hôtel Impala.

Un album qui est un bel hommage à ta mère aussi, des textes très introspectifs, assez profonds et très beaux.
Ouais… Qu’est-ce que je peux te dire là-dessus ? Hôtel Impala est un album dans lequel j’ai mis beaucoup de temps, beaucoup d’énergie, et qui est une espèce de catastrophe monumentale dans l’industrie du disque, ça n’a même pas vendu 400 copies en France ; mon tourneur a du annuler la date parisienne parce qu’il n’y avait pas de préventes, une espèce de disque qui n’intéresse personne…

Un flop médiatique et commercial peut-être, mais en tout cas une réussite musicale.
Je ne sais pas, en tout cas c’est mon bébé, donc ça a été assez douloureux ; je pense que les gens ne voulaient pas entendre ce genre de musique, parce que c’était peut-être un peu trop éclectique, ça ne rentrait pas dans une case bien précise ; c’était un disque un peu hors-tout : hors-circuit, hors-propos, ce qui est encore le cas de ma carrière aujourd’hui, c’est-à-dire que ça ne rentre pas dans les cases ; je pense que le développement de ma carrière en France est assez restreint, pour ne pas dire confidentiel, ce qui est une expression encore relativement polie, parce que ce n’est pas assez rap, pas assez technique pour les gens du rap, trop électronique pour les gens de la world music, trop world music ou trop rap pour les gens des musiques electroniques ; mais surtout in fine, ce qui est mon vrai métier, moi je fais de la poésie, c’est mon unique est seul métier, et du coup c’est à double ou triple lecture et peut-être que ça demande beaucoup, c’est peut-être trop exigeant.

As-tu eu des problèmes de droits par rapport à la musique de Manu Dibango que tu as utilisée ?
Des problèmes de droits, pas tout à fait, j’ai eu une petite assignation, ouais…. mais on a réglé ça…

baloji_kinshasasuccursale_cover-400x400Un premier album que tu considères comme difficile mais qui a été formateur pour toi, pour la suite ?
Tu veux parler de « Kinshasa Succursale » ? Je ne le considère pas vraiment comme mon deuxième album, car il reprend des titres de « Hôtel Impala », en même temps c’est pour moi une façon de me battre pour ce projet parce que j’y croyais, et je suis quelqu’un d’assez têtu, même d’extrêmement têtu, et au final l’histoire m’a donné raison parce que « Kinshasa Succursale » c’est 4 ans d’histoire, 260 dates, c’est un projet qui m’a permis de faire le tour du monde en fait. Et je me souviendrais toute ma vie d’être dans les bureaux d’Universal Publishing où le président me dit que c’est juste pas possible de sortir un disque comme ça, parce que c’est pas du tout adapté au marché, parce qu’il faudrait plutôt avoir une « coloration », c’est le terme qu’il a utilisé, une coloration malienne ou ivoirienne façon Magic System… Donc pour eux ce n’était pas du tout une option, c’était encore une fois… hors-propos.

Aujourd’hui pour ce troisième disque, au niveau des contrats, du label, c’est donc plus facile ?
Non cet album-ci c’est pire…. Je crois que c’est le pire de ma carrière ; c’est-à-dire que j’ai signé sur un espèce de label fantôme complètement mal géré par un espèce de despote égocentrique, égomaniaque, que sais-je… un label qui s’appelle Island Africa, mais qui, je pense, passe complètement à côté du propos, je pense que c’est une société prête-nom pour faire d’autres choses avec le groupe Vivendi sur le continent africain, et qu’ils n’ont absolument pas développé mon projet, ils ne l’ont pas du tout accompagné, ou s’ils l’ont fait, de façon complètement maladroite, ou avec des intentions qui n’étaient pas les miennes, je pense qu’on n’avait aucune volonté commune en fait dans ce qu’on pouvait apporter, parce que je pense que c’est de la musique alternative dans la musique africaine, au même titre qu’aux Etats-Unis il existe des courants alternatifs, pas en opposition mais en complément à quelque chose qui ets plus populaire, je pense que c’est important que ça puisse exister, c’est pour ça que je suis très fier de leur avoir imposé un titre comme « Capture » qu’ils ne voulaient absolument pas, qui réunit des artistes comme Petite Noire, qui fait une espèce de Joy Division congolais-sud-africain et un type comme Olu Benga de Metronomy, nigérian et qui passe de l’un à l’autre, qui est un musicien extraordinaire ; être africain ne nous donne pas une assignation à faire un seul type de musique ; malgré tout, aux yeux des européens, c’est quelque chose qui n’est pas encore assimilé : les africains ne font que de la musique pour danser.

baloji__paul_bourdrel-3Si tu devais décrire cet album en trois mots ?
Guitare, MPC, rime.

Si tu devais décrire ta musique en général à un sourd ?
Je ne sais pas… Un croisement entre Rochereau, Nina Simone et Jacque Brel et qui adore les percussions latines. Rochereau est un grand musicien congolais, j’adore, c’est mon idole ultime dans la musique congolaise parce que c’est très élégant et raffiné ; puis j’adore Nina Simone parce que c’est à multiple lecture, parce qu’aussi ça paraît peut-être simpliste au premier abord et en fait c’est extrêmement riche, c’est une musique qui est radicale en fait, j’aime beaucoup ça ; et puis j’adore Jacques Brel, je sais que c’est une icône qui est repris par Stromae, Grand Corps Malade, Abd el Malik, Joey Starr, tout le monde reprend… Mais je pense qu’ils s’attardent beaucoup sur l’apparence pour le côté un peu déglingue, mais Jacques Brel c’est véhément, c’est furieux, c’est rageur, c’est plein de haine en fait, c’est pour ça que je suis à chaque fois offusqué quand je vois des gens qui caricaturent Jacques Brel, arrêtez, vous n’avez rien compris ! Des chansons comme « Les flamands », « ces gens-là », ça va très loin, il y a beaucoup de rage. C’est un mec qui a eu du succès à 40 ans, et qui pendant 30 ans a juste avalé des couleuvres. Je me sens très proche de ça, et j’aime beaucoup la musique latine au sens large : brésilienne, porto-ricaine, colombienne, spanish harlem, pour la musicalité, et qui est pour moi le berceau de tout un courant qui ne paraît pas évident aujourd’hui mais un peu précurseur de la musique électronique qu’on écoute aujourd’hui, donc je suis un grand fan de musique latine au sens large. Il y a énormément d’accointances avec la musique congolaise ; il y a des artistes colombiens qui ont sorti des albums avec des onomatopées en lingala, il y a un va-et-vient de la rumba, et il y a énormément de similitudes avec le Brésil, énormément de points communs ; on a travaillé avec beaucoup de groupes brésiliens, et j’aime bien parce que c’est une musique qui est percussive avant tout ; la musique des colombiens ou porto-ricains est axé sur la clave par exemple…

Si Baloji était un animal ?
Un impala !

Une couleur ?
Le bleu.

Un plat ?
Dur… ça serait entre le pondu congolais, le pasta-pesto des italiens, la feijoada des brésiliens… et je suis l’homme le plus heureux au monde…

Un végétal ?
Un nénuphar

Un élément ?
Le feu

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