Se dévoilant de plus en plus comme une référence incontestable avec un son propre et particulier, formant un véritable pont entre jazz et Hip-Hop, les Jazz Liberatorz n’ont rien à envier à leurs cousins ricains quant la qualité des instrus. La traduction française « les libérateurs du jazz » ne seraient pas une usurpation pour ce trio de beatmakers originaires de « Meaux Town », si l’on considère qu’ils libèrent quelque part une partie du jazz qui a été oublié, que ce soit en termes musicaux ou tout simplement en terme d’approche  musicale…

Inspirés par le fameux label seventies de jazz-fusion Black jazz, des samples jusqu’au graphisme des pochettes avec le fameux cadre N&B, ils ont commencé tranquillement quelques maxis ayant comme point commun de faire participer des rappeurs américains peu connus médiatiquement mais avec une forte notoriété « Hip-Hopesque » : Fat Lip (ex-Pharcyde), Wildchild (Lootpack), Madlib, sans oublier le premier de la série, peut-être le meilleur, en tout cas le premier de la série, le véritable point de départ, « What’s real » avec Aloe Blacc… Avant de préparer un premier album bourré de « clins d’œil » en 2008, magnifique première pièce avec une fois de plus un listing impressionnant de qualité (Raashan Ahmad, J-Live, Buckshot, Asheru, Sadat X, Lizz Fields, T-Love etc…), suivi juste un an après par « Fruit of the past » qui en plus de rééditer en CD les 5 premiers maxis (qui n’existaient jusqu’à présent qu’en vinyl) nous offre une pléiade de nouveaux morceaux, dont certaines instrus composées avec leurs section de musiciens (clavier, saxo et flûte notamment). C’est d’ailleurs dans cette configuration qu’ils viennent nous rendre visite au Scarabée le 17 avril 2010, dans le cadre du festival Urban Jam, un an après être venus en DJ set au plan d’eau de Rumilly pour une soirée mémorable. En attendant et pour vous mettre l’eau à la bouche, voici une interview réalisée avec deux des membres du groupe, Dusty et Damage.

 Par : Wh?ninot  //  Photos live : NHK

Jazz Liberatorz, pourquoi ce nom ?
Damage 
: Ça s’est décidé un soir après quelques beats engendrés par nos bécanes, on était tous les trois, autour du bac à vinyls, c’était l’heure de l’apéro je crois ; on s’est posé, on s’est dit « Tiens on va essayer de se trouver un blaze », j’avais un album « Soul Liberation » à mes pieds, « Soul Liberatorz » ne nous plaisait pas, et puis « Jazz Liberatorz » est arrivé un peu spontanément, le diminutif « Jazz Lib » passait bien aussi, c’est allé très vite, en 5 mn ; on s’est dit qu’on allait garder ça ; puis on a cherché aussi l’étymologie du terme, parce qu’au départ c’était plus phonétique qu’autre chose, et en fait c’est vrai qu’on pille allègrement les disques de jazz depuis longtemps. Et puis le côté un peu formatage du jazz, parce qu’à un moment en France c’était réservé à une élite, alors que c’est une musique qui venait de la rue, des tripes et du cœur, ça nous faisait plaisir de le libérer, de le rendre à la rue via le Hip-Hop, c’était ça l’idée première ; après tu as effectivement la vision « jazz » dans l’argot américain propre, qui est un truc un peu barré, décalé, fou…c’est difficile à traduire vraiment le terme en français. Libérer la folie ça nous plaisait aussi, je crois qu’on est tous un peu fou pour faire ce qu’on fait là…

clin doeilLes noms d’album ont aussi leurs significations, comme « Clin d’œil », « Fruit of the past », pourquoi avoir choisi ces noms ?
Damage 
: Pour « Clin d’œil » c’était quand même par rapport à nos futurs détracteurs et Dieu sait qu’ils sont nombreux… On est un groupe de beatmakers Français, on ne bosse qu’avec des ricains, on fait un son qui s’apparente grave à celui que font les ricains, donc pour contrer dans les interviews ce genre de propos on s’est dit qu’on allait donner un titre français à notre album… Et puis surtout cet album est un vrai clin d’œil à toutes les musiques qu’on a bouffé, tous autant qu’on est. On s’est quand même fait des petits plaisirs à aller récupérer des gens comme Buckshot, Sadat X qui nous ont fait plaisir à l’époque des nineties.

Dusty : Pour « Fruit of the past », comme son nom l’indique, ce sont les fruits du passé… C’est tous nos anciens morceaux qu’on a sortis depuis 2003, qui n’ont eu que des apparitions vinyles en fait et donc c’était l’occasion de rappeler aux gens qui nous ont découvert sur « Clin d’œil » qu’on a fait d’autres trucs avant, et donc on leur donne en CD, tout simplement.

jazz lib trompetteComment présenteriez-vous un live de Jazz Lib, avec les musiciens ?
Dusty : C’est du Hip-Hop – jazzy – funky – soul, avec du pur Hip-Hop de la base, les ryhtmiques sortent des machines, elles ne viennent pas d’un batteur, il y a le DJ qui tape des beats et fait des scratchs, pour moi c’est purement Hip-Hop, et les musiciens viennent s’ajouter sur les morceaux Jazz Lib, à défaut de MC car sur notre album il y a trop de personnes différentes difficiles à réunir sur une même scène… Donc on essaie de donner un petit concept un peu instrumental de notre album en fait.

Comment travaillez-vous avec vos musiciens ? Est-ce que vous composez ensemble, est-ce que vous samplez leurs boucles ?
Dusty : On ne sample pas nos musiciens : on bosse nos morceaux chez nous, on sample dans des disques de jazz, de rare groove, peu importe, tout ce qui nous fait un peu kiffer, un peu vibrer et on monte des bases avec tous ces samples qu’on a pris sur des disques et ensuite on invite des musiciens à rajouter leurs vibes en plus de ce qu’on a rajouté avec les samples ; ils réintègrent leurs instruments à ces petites mélodies qu’on a construites.

Est-il déjà arrivé qu’ils vous proposent une mélodie ?
Dusty 
: Non on ne travaille pas comme ça. Nous à la base on est vraiment des beatmakers, dans le délire à l’ancienne, ça sample du skeud, du bon vieux son, c’est comme ça qu’on fonctionne et c’est comme ça qu’on aime fonctionner aussi.

Quand on écoute votre album on a l’impression d’entendre de vraies batteries, pour les rythmiques avez-vous samplé de vraies batteries ?
Damage : en termes de rythmiques, elles sont pour la plupart générées par Dusty ; on a fait quelques prises de batteries réelles, on a gardé quelques overhead notamment sur le morceau « Ease my mind » avec une partie des Pharcyde, derrière tu as comme un breakbeat, ce sont les overhead, des constructions de certaines parties d’overhead, un peu comme des breakbeats, pour appuyer un peu la rythmique et la faire bouger un peu. Sinon, sur « Quîdar » c’est une base rythmique avec une basse et après édulcoration avec les musiciens. Tu parlais de sampler les musiciens, on en les sample pas réellement, sur « Quidar » il y a une reconstruction de ce qui avait été fait en phrasé parce qu’il y avait beaucoup de parties qui étaient freestyle, donc on a essayé de recomposer le morceau tout en gardant quand même l’esprit « free » du morceau ; effectivement c’est une manière de sampler les musiciens, sinon globalement en terme de rythmiques tout est généré des machines à partir de patterns de ryhmiques  qui sont soit électroniques ou souvent empilées comme beaucoup, en fait, avec un son analogique derrière et un peu d’effets pour donner une couleur une richesse pour avoir un équilibre de batterie pour qu’elle soit accordée à notre sample. Mais en fait, à la base, plus de 2/3 de l’album « Clin d’œil » est généré à partir de samples.

Quel matériel utilisez-vous, quel sampler affectionnez-vous le plus ?
Dusty 
: J’aime bien travailler avec mon Ensoniq ASR10 et depuis peu je me suis mis à bosser avec Live Ableton, et je découvre, c’est cool, mais il n’y a pas le grain du sampler donc il faut mélanger et le live et l’ASR10, mais mon sampler de prédilection c’est l’ASR10.

Damage : Quant à Mahdi et moi on bosse avec un séquenceur, Cubase, on est relayé à un sampler, c’est un 6400 E-mu, et c’est notre méthode de boulot mais après effectivement, ça bricole un peu dans le Pro-Tools et tout ça, c’est un truc qu’on a appris au fur et à mesure avec notre ingé-son, mais le truc c’est qu’on gardera toujours un peu cette combinaison méthode à l’ancienne qui te fige un peu dans tes découpes, mais dans la créativité c’est peut-être différent. Après, trop de facilité engendre l’oisiveté, et maintenant on a beaucoup de facilités avec les machines, il ne faut pas non plus être réfractaire à l’avancée technologique des machines et savoir se servir de tout ça comme de bons outils auxiliaires à ta méthode de travail qui est un peu rétrograde par rapport à tout ce qu’on peut faire maintenant. Mais il y aura toujours un peu de méthode à l’ancienne pour avoir ce son-là, parce que c’est à mon sens ce qui va faire perdurer l’esprit de ce qu’on fait actuellement.