Depuis ses débuts rapologiques avec le groupe La Formule dans les années 90, Wax Tailor n’a jamais laché l’affaire et après avoir monté Lab’oratoire, c’est dans l’univers cinématographique de ses superbes bandes-son déguisées en album, à moins que ce ne soit l’inverse, qu’il nous fait voyager, et ce avec trois albums à son actif depuis Tales of the Unforgotten Melodies en 2005.

Le dernier en date « In the mood for Life » dont le titre est inspiré du film Hongkongais « In the mood for love » est dans la droite lignée de ses prédecesseurs et nul doute que la suite continuera à s’avérer fructueuse si le tailleur de cire continue à explorer ce domaine musicalo-cinématographique qui lui sied si bien.

Première question : pourquoi ce nom ?
En français c’est « tailleur de cire », c’est pour le vinyl qui est la matière première qui me sert à créer à composer, à alimenter mon sampler, tailleur c’est pour le côté costume, le côté sur-mesure de la musique, la façon d’approcher les arrangements, et puis le fait d’avoir pendant longtemps fait du rap et écrit des textes avant de faire de la musique j’ai toujours eu le sentiment que faire la musique c’était un peu faire le costume autour du concept, donc « tailleur de cire » ça résumait bien.

Comment expliquerais-tu ton dernier album à un sourd ?
Ça serait super compliqué parce que ça reste un voyage sonore, donc pour le coup, s’il y a une dimension qui me semble impalbable c’est celle-là ; mais la force de la musique c’est aussi évoquer des images et c’est très personnel, je ne pourrais lui renvoyer que mes images à moi rapport à la musique, et comme ça serait personnel je ne suis pas certain que ça serait pertinent…

Tu as justement un univers cinématographique assez important, si cet album était un film, quel serait le scénario ?
Il serait bien éclaté, ça serait une sorte de west side story produit par Tarantino, quelque chose dans le genre, un truc un peu anachronique avec des scènes qui passent d’une époque à une autre, avec  une construction à la Lynch, j’aime bien jouer avec les époques comme ça avec des choses improbables et essayer en piochant dans les années 50-70 de faire quelque chose d’actuel, ça pourrait être un mélange de tout ça en termes cinématographiques.

Sachant que la perfection n’existe pas, et que lorsque tu sors un disque c’est pour donner le meilleur de toi-même, au moment où le disque est sorti dans les bacs, qu’est-ce qui pour toi était le plus abouti et qu’est-ce qui manquait de quelque chose, autant au niveau de la musique que de la pochette ?
Ce qui était le plus abouti c’est la production, par exemple le travail sur les cordes, j’ai le sentiment d’être arrivé à ce que j’avais en tête, à peu près parce que la perfection n’existe pas comme tu le disais et ne pas y accéder c’est aussi le meilleur moteur pour aller plus loin, parce que du coup t’as envie de recommencer ; c’est ce qui arrive à certains artistes qui ont une espèce d’auréole au-dessus de la tête qui ont fait un classique absolu, du coup ils n’osent plus derrière ils pensent que c’est indépassable, moi je pense qu’il faut réussir à ne pas se laisser trop enfermer là-dedans ; on a pas mal bataillé sur les histoires de visuels, alors je suis content aussi d’avoir réussi à faire autre chose et quelque chose qui soit quand même une petite allégorie même distancée mais de ce que j’avais en tête par rapport  au concept de l’album ; donc visuel, production, après pour le reste il faut du temps pour savoir si ça reste ou pas.

En général peu de rappeurs ou artistes français dans tes albums, comment tu choisis et gères tes featurings ?
Pour moi les featurings c’est comme un instrument lead ou comme un acteur qui vient jouer un rôle ; et du coup ça ne veut pas dire que j’annihile la personnalité, c’est important de rebondir là-dessus, de percevoir ce qui peut être intéressant à choper de la personnalité vocale de quelqu’un, mais c’est ça qui détermine tout, aujourd’hui je pourrais te citer 300 noms de gens avec qui j’adorerais travailler, mais ça reste un truc abstrait parce que tant que je n’ai rien à leur proposer je n’irais pas les voir… J’attends plutôt l’inspiration où je puisse me dire « ça, ça peut le faire pour telle personne », donc mes choix sont dirigés par ça. Alors il y a les proches avec qui je travaille de façon presque intuitive parce que c’est Charlotte, Mathilde, ils sont avec moi sur la route et il y a une histoire un peu plus construite, et puis après il y a les gens vers qui je vais de façon plus spontanée, et ça se fait comme ça.

Tu as aussi commencé avec le groupe La Formule, que gardes-tu comme meilleur et pire souvenir de cette période ?
Le meilleur souvenir je crois que ça doit être le moment où il y a eu cette espèce de frénésie du rap français, on a tous eu  l’impression de participer à ça, et il y avait un état d’esprit qui était peut-être communautaire, par extrapolation ça rebondissait sur nous ; le pire c’est d’avoir le sentiment de ne plus être à ta place, j’ai le souvenir de quelques festivals où on était hors-sujet, j’avais le sentiment de jouer un rôle, je me rappelle avoir fait une date avec 113, le tout début de 113, donc notre fin à nous, où je me disais « Non, je n’ai rien à foutre là ».

Tu veux dire que tu ne te retrouvais pas dans un certain rap français, à l’heure actuelle c’est toujours le cas pour toi ?
Ce qui est important à percevoir aussi, c’est que sur 15 ans, on a vécu non pas l’âge d’or du rap français mais son explosion, sa création, les années d’effervescence, la première partie des années 90 où on était tous partie prenant de ça, chaque point marqué par un gros groupe c’était quelque chose qui nous revenait, on se l’accaparait, il y avait quelque chose d’identitaire et de fort, et il y avait ce côté aussi englobant qui était très  monolithe, aujourd’hui on met un terme sur quelque chose qui revêt un panel tellement large, comme pour le rap US d’ailleurs, mais c’est compliqué  de dire si on se retrouve dans ça ou ça ; aujourd’hui entre un Booba et un Rocé comment veux-tu trouver un dénominateur commun et un public commun ? C’est impossible ; si on me parle de Rocé je me dis que je me sens toujours en phase avec le rap français, ça continue à me donner la chair de poule et c’est fort, après si c’est Booba, je me dis que je ne suis juste pas le coeur de cible, j’ai même pas envie de porter de jugement, je ne me sens pas concerné, voilà.

Pour quelqu’un qui n’a jamais vu un concert de Wax Taylor, comment le définirais-tu ?
Comme une proposition, la musique c’est la possibilité de proposer un voyage sonore, comme la littérature, quand tu lis un livre et te fais tes propres images, donc c’est important de garder ça en tête et de ne pas imposer, donc forcément quand pendant 1h30-2h tu enfermes les gens dans une salle et que tu les emmènes vers quelque chose avec des visuels, une mise en scène tu leur fais une proposition et je pense que c’est important que ça reste une proposition, c’est-à-dire un temps donné où tu as fait une lecture de tout ça, tu as revisité ton univers sonore et en même où tu n’as pas enfermé l’imaginaire de chacun, tu as peut-être envoyé quelques petits éléments de réflexion, d’analyse, de perception et après chacun refera sa cuisine et refera ses histoires  à sa sauce.

Comment gères-tu la déclaration des samples autant au niveau musical que cinématographique ?
C’est un vaste débat sur le sampling… Ce qui’l faut bien différencier c’est ce qui est de l’ordre de l’élément type matière, où tu vas recréer un instrument parce que tu as repris une note et que tu as refait ta mélodie, que tu as recomposé  point par point, si on s’en tient aux textes tu es censé tout déclarer aujourd’hui, après je pars du principe que ce qui est important c’est comment tu as réutilisé une phrase, un élément, je pense par exemple sur l’album précédent il y avait un arrangement d’André Popp, on a fait une décla, sur le « We be » tu avais l’intro des Watts Prophets, il y a une décla, sur cet album tu as le « No pity », c’est Jackie Wilson, donc tu as une décla, c’est compliqué, c’est un dialogue de sourds avec les maisons de disques, les éditeurs, c’est aussi une logique d’hypocrites par rapport à l’industrie du disque parce que le discours c’est pour défendre des artistes qui sont souvent des artistes morts donc avec des Major company qui récupèrent tout derrière, des éditeurs qui te demandent 100% de tes droits, ce qui a été le cas par exemple sur le « No pity », moi ce qui me dérange le plus dans le fait de me demander 100% des droits sur un titre, au-delà du rapport économique du truc c’est le déni artistique, soi-disant ce que tu as fait ne vaut rien, sauf que tu sais que le fin mot de l’histoire n’est pas là, c’est juste un business pour essayer de récupérer de l’argent, mais ce qui est préjudiciable dans cette histoire c’est qu’il y a toute une culture qui a été complètement assassinée par ça, parce qu’on voit bien ce qu’on arrivait à produire il y a 15-20 ans, aujourd’hui on a une vraie problématique ; tu vois par exemple des gens comme Madlib, par exemple, qui vont encore récupérer des choses c’est des gens qui sont voués à une sorte de confidentialité, c’est très underground, c’est pas des stars, alors qu’il y a 20 ans, Prince Paul pouvait produire « 3 Feet high & rising » et c’était un best-seller international qui pouvait côtoyer des gros groupes de rock donc il y a une problématique, je ne pense pas qu’il n’y a pas de public pour ça, je pense qu’il y a juste une chape de plomb, tout simplement.

Tu es en train de dire que selon le nombre de personnes qui ont accès à ta musique on va te demander des droits ou non.
Déjà il y a ça, ça a été mon problème sur le premier album parce qu’on avait cette problématique, faut bien comprendre qu’un producteur indé qui va aller voir une multinationale aujourd’hui pour demander des droits, son premier problème ça ne va pas être de payer, c’est qu’on lui réponde…  Par contre ils vont venir te revoir quand tu auras vendu tant de disques en te disant « Au fait, tu nous dois tant… » ; maintenant le vrai problème c’est que je pense qu’il y a une autocensure qui se pratique en amont, d’artistes, comme par exemple Dilated People qui ont fait un premier album où tu te dis « ouah c’est cool d’entendre ça », ça se vend bien, le deuxième album ils se disent on va en vendre 300.000 on va se faire assassiner, donc par anticipation ils sortent les expandeurs et ils virent les samples parce que c’est trop risqué ; je trouve que la musique en pâtit directement parce qu’il y a cette autocensure ; ça a été le cas en France très concrètement : on a parlé de l’évolution du rap français en disant que la nouvelle scène du rap français va plus vers les expandeurs, c’est un grand foutage de gueule, on le sait tous, il n’y a jamais eu une volonté d’aller vers les expandeurs, la vérité c’est que Skyrock est arrivé, qu’ils ont commencé à diffuser en masse, que d’un coup chaque album de rap français vendait 100, 200, 300.000 copies et qu’à un moment donné quand tu t’appelles Fonky Family ou XY et que tu as vendu 200.000 copies tu sais que le prochain si tu vires les samples et que tu mets des expandeurs tu vas gagner 2 fois plus de blé, ben tu vas le faire tout simplement… pour moi on est allé vers un nivellement de déliquescence qualitative qui fait qu’on est arrivés à une espèce de truc basique, je ne parle pas des trucs électro-classieux et bien pensés, on a l’impression d’être arrivé à un temps donné dans une sphère ou tu avais une revisite des classiques de Michel Berger avec des expandeurs et un beat Hip-Hop, c’est une catastrophe… Je ne pense pas que ce soit ça qu’on ait défendu pendant des années, c’est sûr…

Quel matériel utilises-tu, autant à la maison qu’en studio ou sur scène ?

C’est différent parce qu’en studio j’utilise un ASR-10 Ensoniq, donc c’est un vieux coucou qui a plus de 15 ans, et le pauvre si je l’emmène  en tournée il ne va pas faire long feu… J’ai une MPC 3000 que j’utilise aussi en studio et que je n’utilise pas sur scène pour les mêmes raisons, parce que je ne me vois pas charger des disquettes 5 pouces ¼ sur scène… Mais j’aime bien l’idée d’utiliser le meilleur des deux mondes, je n’ai pas envie de m’enfermer dans une production d’il y a 15 ans, en me disant « je veux le faire à l’ancienne de A à Z », j’aime bien l’idée d’utiliser un seuil de production pour utiliser  le grain, et me dire qu’aujourd’hui j’ai des outils incroyables qui n’existaient pas, j’essaie de concilier un peu tout ça, et sur scène c’est un peu la même chose, j’utilise un serato, une table de mixage vidéo, pas mal d’éléments qui me permettent de reconstruire tout ça en live.

Au niveau des musiciens, est-ce que vous créez ensemble des morceaux, est-ce que tu crées une base sur laquelle ils interviennent et tu les laisses assez libres, comment vous produisez ensemble ?
C’est un peu la phase 2, c’est-à-dire qu’évidemment on sort d’une phase studio, on ne part pas de rien, c’est un peu moi qui pose les structures, après on discute par rapport aux arrangements, c’est beaucoup plus ouvert qu’en mode studio où j’ai mes écritures, là il y a quelque chose de plus mis en commun, parce qu’ils sont partie prenante, ils sont sur scène donc ça me semble important qu’on ait une discussion qu’il y ait un travail qui soit fait et qu’on puisse discuter des arrangements et se dire ça oui, ça non, mais qu’il y ait une discussion et que ce soit partagé.

La chose la plus bizarre que tu aies lue sur ta musique ?
Il y en a beaucoup mais je crois que ce qui reste c’est toujours, je ne sais pas si c’est bizarre mais ce qui m’emmerde le plus c’est quand on veut me racoler à un truc un peu lounge, c’est les termes en fait ; les étiquettes je m’en fous un peu, Hip-Hop downtempo, abstract, machin, ça veut tout dire et rien dire mais pourquoi pas, mais après le côté « lounge » ça m’emmerde parce que je crois que c’est bien une musique d’escrocs et ça me fait un peu chier ; je pense que les gens qui disent ça, ce n’est pas malintentionné, mais pour moi c’est une musique d’ascenseur, donc j’ai un peu du mal avec ça, à part ça je m’en fous un peu…

Quel serait un jour parfait pour toi ?
Un jour avec 48h…

Quel serait ta prochaine étape dans la musique ?

A court et moyen terme c’est les tournées, après il y a pas mal de projets , on me propose des choses tant en termes de prod, de réalisation, de musique de films, de choses comme ça, j’aimerais bien à un moment donné pouvoir m’essayer à d’autres trucs, justement la musique de films ça m’intéresse beaucoup, après il faut qu’il y ait une corrélation, le bon moment, le bon projet, la sensation d’être pertinent pour le faire, et je pense que quand tout ça sera réuni ça sera sûrement la prochaine étape…

On t’envoie dans une île deserte mais tu ne dois prendre que 5 albums…
« 3 feet high & rising » de De La Soul, un « Sgt Pepper’s » des Beatles, histoire d’avoir un classique avec moi, un album de Billie Holiday pour les jours où ça va moins bien, « Days of futur passed » des Moody blues parce que ça me rappelera des choses, et puis peut-être un album de Radiohead, ou un truc dans le genre.

Quelle question tu n’aimes pas qu’on te pose en interview ?
« Slip ou caleçon ? », ça arrive…