Discuter avec Akhenaton, c’est un peu comme ouvrir une bibliothèque du rap français : c’est y lire des recueils de poésies, des histoires drôles, des romans d’amour, des contes traditionnels et du monde ; c’est parcourir des traités de guerre et de paix, des déclarations d’indépendance, des brulôts politiques, des romans policiers, voire des ouvrages théoriques ; c’est peut-être y trouver en vrac un petit carnet intime, quelques notes introspectives, des plans du métro de New York de 84, le plan de la première fondation de Marseille par les Phocéens, ou des partitions de musique ; c’est se plonger dans des encyclopédies de l’univers, des grimoires mystiques, des gravures historiques, voire des méthodes de traduction d’anciens hiéroglyphes égyptiens…
Et comme le bonhomme est rare à attraper, on a profité pleinement des deux heures qu’il nous a consacré. Voici donc une interview-fleuve (longue comme le Nil) intemporelle, et non liée à son actualité ; on en a profité pour glisser quelques passages d’une interview que l’on avait déjà réalisée une dizaine d’années auparavant, ceci pour donner encore plus de contenu. On aurait voulu lui poser encore plus de questions, mais on a pu faire un bon tour sur les origines du groupe IAM, discuter de « Métèque et Mat » et « Sol Invictus », des studios de la Cosca, New York et Marseille, de beatmaking, tout en évoquant bien sûr les influences égyptiennes, et pour terminer par un intéressant portrait chinois…

Akhenaton et l’Egypte

D’où te vient cette passion pour l’Egypte et les civilisations anciennes, et comment s’est passée l’adoption de cette thématique par le groupe, comment cette passion s’est développée dans le groupe ?
Je pense que dans le groupe il y a déjà une passion partagée pour l’histoire, en tout cas chez de nombreux membres comme Kheops, Shuriken et Imhotep, Kephren aussi ; ce sont des passions extramusicales à la base, ce sont des choses qui nous intéressent dans la vie privée, on s’est donc retrouvés une belle journée de 1988 – où on a fondé réellement le groupe sous sa forme définitive – nous on avait des noms américains, Chill Phill pour moi, sauf Shuriken qui a gardé le nom qu’il avait dans B.Boy Stance. On a cherché un nom de groupe qui voulait dire quelque chose, qui était dans l’engagement. On est tombé sur une photo d’un défilé pour les droits civiques, et ils avaient des pancartes où c’était marqué «  I am a man » dessus, on s’est dit qu’on existe avant tout, on existe musicalement mais aussi en tant qu’homme, en tant qu’être, donc on a choisi ce nom. Après il nous fallait des noms de scène en adéquation avec ce nom-là ; on a tous fait glisser nos passions, on s’est dit qu’on n’allait plus prendre de noms américains, qu’on allait essayer de trouver notre originalité dans notre petite touche à nous… Malek s’appelait Malek Sultan à l’époque, il s’est appelé Freeman 10 ou 11 ans après.

Pourquoi ce choix du nom « Akhenaton » ? Quelle différences et ressemblances entre la pharaon et toi ?
Je pense qu’il y a pas mal de différences quand même ; le vrai est très discuté, on a essayé de le faire passer pour quelqu’un de très tolérant, ensuite c’est devenu un despote ; il était adorateur d’un dieu unique sans représentation humaine, et à un moment donné il a été en rupture avec son époque. Je pense que le but de chaque artiste est d’innover d’amener des choses nouvelles, je crois que c’est ce qui m’a plu chez le personnage. Les vraies ressemblances c’est compliqué à expliquer parce que je ne suis peut-être pas bien placé pour détourer mon personnage mais ce qui m’a plu chez Akhenaton, c’était un pharaon révolutionnaire, il a vraiment marqué une cassure dans le panthéon polythéiste égyptien, il a décrété pendant son règne le culte d’Aton, donc une religion monothéiste, il était en accord avec sa manière de penser, puisqu’il a écrit des hymnes, des poésies, des choses fantastiques, notamment l’hymne d’Aton qu’on retrouve quasiment entièrement dans la bible.

On n’est pas encore sûr que ce soit bien lui qui l’ait écrit ?
On n’est pas encore sûr, mais il a inspiré directement les grandes religions monothéistes.

En quoi tu te retrouves dans son discours monothéiste ?
Je me retrouve surtout dans le discours de paix parce que si l’on écoute l’hymne d’Aton et qu’on le lit c’est vraiment un discours d’ouverture, de paix et d’amour. Le vrai message des religions pour moi est là, dans la distinction du bien et du mal et le fait de s’ouvrir et d’aimer les autres ; aimer les autres c’est pas être « con-con », et tendre l’autre joue systématiquement, mais tendre l’autre joue est une démarche plus courageuse que d’envoyer un point dans la gueule, c’est très compliqué ; ici on a toujours eu l’image physique du fait de tendre la joue, mais il y a toute une démarche psychologique derrière ce geste-là.

Akhenaton était très controversé aussi à l’époque, tout seul…
Surtout face à un clergé omnipotent qui est le clergé d’Amon, à Thèbes, qui jouissait de privilèges extraordinaires, comme quoi rien n’a changé dans le monde, il était surtout en décalage par rapport à une époque, où la vie des empires était réglée par la guerre ; c’est quand même une époque où le conflit est central dans la vie de la société, le rapport des royaumes entre eux c’est systématiquement des conflits, rien ne se réglait par des pourparlers, s’il y avait des alliances c’était des mariages royaux. Quand on a des convictions, qu’on les défend, qu’on respecte les gens qui nous écoutent, pour faire le parallèle avec la musique, on peut être envers et contre tous, je pense que le fait de traverser une tempête et de maintenir le cap est une chose essentielle, et c’est là qu’on ne perd pas son public; on peut se demander pourquoi IAM, même quand il ne fait pas d’albums, joue encore devant 4500 personnes. Il y a une grande partie de gens en France qui est subjuguée par la vague de téléréalités, par la musique « emballée » mais aussi, une partie du public qui voit autre chose dans la musique, qui espère autre chose de la musique et qui à travers des groupes comme IAM, mais à travers aussi de tas de groupes de rock, de musique classique, mais aussi d’une certaine forme de variété, qui forme une musique résistante et les gens se reconnaissent là-dedans parce que les artistes maintiennent le cap envers et contre tous et ne se laissent pas influencer par la masse. C’est des thèmes que j’ai abordés dans les textes si tu fouilles bien…

Il est aussi mort jeune, son culte balayé par Oremheb, c’est finalement un échec…
Sauf que les dernières recherches historiques tendent à prouver qu’effectivement le peuple Juif est une division du peuple Egyptien ; ça paraissait farfelu quand c’est Freud qui le disait, maintenant les recherches archélogiques ont clairement établi le rapport entre les hyérogliphes et l’alphabet hébreu, ont clairement établi qu’apparemment les habits des rabbins sont similaires à ceux des prêtres égyptiens, et surtout une chose très claire, à l’époque où les juifs sont « sortis d’Egypte », ils n’y sont jamais sortis puisqu’il s’installent en Canaan et que cette terre-là fait partie du royaume Egyptien, chose que la bible ne dit pas, mais jamais les Juifs n’auraient pu s’installer en Canaan sans l’assentiment du Pharaon qui régnait à cette époque-là à Thèbes ; il leur dit « Bon les polythéistes vous nous avez gonflé, allez au fin fond, à la frontière avec les Hittites », parce que Canaan, l’actuelle Israël, Palestine et Cisjordanie c’est la frontière de royaumes hostiles qui tentaient d’envahir l’Egypte depuis des Millénaires, et qui ont réussi d’ailleurs, puisqu’il y a eu des Pharaons Hittites, et il les a envoyés s’installer aux confins de l’empire; s’il ne désirait pas qu’ils s’installent il les aurait écrasés. Il y a des tas de petites choses comme ça qui tendent à prouver archéologiquement – la graphologie, les habits, la langue : Adonaï ressemble à Aton ; les analogies entre l’hymne d’Aton, la bible, et certains passages de l’Ancien Testament, qui sont des passages communs avec la révolution Amarnienne. Au contraire, il n’ont pas perdu, ils ont gagné…

Comment Imhotep, Kephren, Kheops ont aussi adopté leurs noms ?
On dérive sur des délires, au début on est très sérieux, au final on n’est plus sérieux du tout… Lorsque j’ai décidé de prendre un nom égyptien, Kheops aussi en même temps parce qu’il est passionné par l’Egypte, l’architecte musical Imhotep était quasiment implicite, et Kephren est un pharaon important, qui est une preuve indubitable de ce que Cheikh Anta Diop avait avancé, comme quoi une partie des Pharaons Egyptiens, voire une grande majorité de Pharaons étaient issus de Nubie et étaient Noirs. Les statues du vrai Kephren montrent très précisément qu’il a des traits négroïdes qu’on ne peut pas nier.

Chaque personnage d’IAM a donc vraiment un lien avec son pseudo…
On a fait des photos dans un temple en Egypte, et on avait vu des gravures d’Imhotep où il était en train d’opérer, de construire, on a fait des photos de notre Imhotep devant les hyéroglyphes de l’architecte.

La Cosca et le côté obscur de la force

Tu peux nous expliquer l’histoire de ces locaux ? (ndlr : l’interview se déroule dans les locaux de la Cosca à Marseille)
En 1981, je commence à écouter des émissions de rap, notamment une qui s’appelait « Starting black », l’émission était diffusée en direct de la petite pièce qui est là-bas au fond. Presque 20 ans après, fin des années 90, j’ai racheté les locaux d’où étaient émis les programmes que j’écoutais qui m’ont fait écouter du rap. Radio Star s’était délocalisée était partie s’installer au centre-ville, du coup ces locaux étaient en vente, puisqu’ils étaient laissés à l’abandon. On avait failli s’installer dans des locaux au centre-ville, puis après on avait trouvé des locaux un peu plus grands en périphérie de Marseille, et puis par le plus grand des hasards, la personne qui vendait ici connaissait mon oncle qui m’en a parlé… A cette époque-là les prix n’étaient pas chers, ce qui est bizarre puisqu’on s’est installé dans un endroit plutôt mal desservi à Marseille et pas trop demandé, et il s’est installé un technopole presque en même temps et les prix ont été multipliés par 5 depuis ; on ne pourrait plus s’y installer maintenant… On s’accroche à notre rocher.

Tu serais plus partisan de l’adage « le hasard fait bien les choses », ou « l’occasion fait le larron » ?
« le hasard fait bien les choses », je pense que le hasard fait partie de l’ordre divin ; je pense que Dieu laisse une part au hasard, par contre je pense qu’on peut influencer sous certains points les choses et quand on veut obtenir quelque chose, on peut l’obtenir ; on se plante des fois, on se ramasse, mais je pense que quand on a un objectif, je te le dis sans détour, sans ces locaux-là, IAM ne serait peut-être pas où on en est maintenant ou aurait peut-être disparu. Car ces locaux-là nous ont permis de fonctionner en autarcie, de continuer à créer quand notre maison de disques a changé d’objectif, c’est-à-dire quand on a perdu la famille Delabel et on s’est retrouvés à Marseille à 800 km de Paris, coupés de tout entourage et si on n’avait pas eu les studios ou si on n’était pas là tous les jours à faire des morceaux, des beats, des programmations, de l’écriture, des rimes… Faf est en train de poser là-bas au fond, on tourne des mini-clips là, on a créé une télé sur le net, j’ai crée un label sur internet, on fait tout ici de manière artisanale mais si on n’avait pas eu ça on ne serait plus là.

Vous avez même été critiqués à un moment parce que vous vouliez récupérer vos droits d’auteur, vos droits à l’image, vos droits à faire votre musique telle que vous l’entendiez…
On est passés pour des méchants businessman alors qu’on défendait juste notre droit à se contrôler. On a des défauts dans IAM, des fois c’est lent, on s’éparpille, mais il y a une qualité c’est d’arriver à lire comment les choses vont se passer culturellement ; là où on en est aujourd’hui, là où est l’industrie du disque, un groupe comme IAM on l’a vu largement en avance. L’impact du net par exemple, en 1997 pour « L’école du micro d’argent » on a été un des premiers groupes au monde à faire des visio-conférences filmées, dans toutes les FNAC en temps réel ; les gens pouvaient tchater avec nous, mais en 1997 c’était irréel. 1999 on a fait des tchats d’ici avec Zidane qui jouait à la Juve, on a fait sauter la ligne tellement il y avait de monde qui se connectait… On a expérimenté très vite des choses sur internet et sur des labels indépendants. On est un des derniers labels indépendants des années 90 à être encore là ; on va arrêter les activités parce qu’on en a marre, mais on sort par la grande porte, on n’a rien perdu ; on n’a pas énormément gagné, mais on a eu 12 ans d’activité, on a pu fonctionner et vivre pendant 12 ans dans le label, payer les gens, laissé d’ardoise à personne, on a gagné nos procès contre l’Etat…

On entend moins parler de la Cosca, 361 records, Al-Khemya ?
A grande échelle, en mainstream ça marche moins bien, mais on a varié nos activités. La Cosca est toujours là, c’est la Cosca qui détient les studios. Seule différence c’est qu’on a eu à un moment une floppée d’artistes qui étaient signés en édition, avec les années on a arrêté de signer des contrats d’édition et on a attendu la fin de ces contrats-là, et effectivement je reste le dernier qui suis à la Cosca donc La Cosca est retournée à sa forme structurelle du départ de 1995, c’est-à-dire, mes éditions. C’est pour ça que de 4 studios, on passe à un seul, puisqu’on n’a plus d’artiste extérieur, on recentre tout autour du studio, de la création, et du travail que j’accomplis dans ce studio. C’est tout ; pour nous c’est moins compliqué à gérer. Et c’est vrai que 12 ou 13 ans de gestion, de 30-40 artistes (on est arrivés à remplir un Olympia avec nos artistes), on a fait des tournées avec la Cosca, on a joué à Palerme, à Madrid devant 12.000 personnes, on a fait des trucs super intéressants, maintenant peut-être il arrive un temps, un âge ou si on est fatigués, parce que faire de la musique au niveau du business c’est se battre, moi je suis fatigué de me battre, je suis venu dans la musique pour faire de la musique pas pour me bastonner avec les radios pour qu’ils passent nos titres, et s’il y avait que ça, …. On est arrivés à un tel niveau de maîtrise sur nos histoires qu’on n’a besoin de personne.
Pour 361 Records, on a arrêté nos activités petit à petit, sans perdre d’argent. La société 361 s’appelait « No sell out » au départ, pendant 2 ans. D’ailleurs, la B.O. de « Comme un aimant » est le seul disque estampillé « No Sell out ». On s’est inspirés de Malcolm X : le « No sell out » de Malcolm X était un principe selon lequel il fallait faire tourner l’argent dans la communauté, qu’il ne sorte pas dans les circuits, qu’il ne s’évade pas de la communauté pour engendrer une économie qui permettait de vivre sous une forme d’autarcie ; on en est là : on ne gagne pas des millions, mais ce qu’on gagne est réinvesti dans ce qu’on fait et on arrive à faire tourner le moteur comme ça. Sans avoir d’essence, on a le moteur à l’électricité.

Old School

Sur la cassette « Concept », vous avez repris le même sample qu’utilise NTM, celui de Marvin Gaye, qui l’a utilisé en premier ?
Je pense que c’est nous, parce que la cassette « Concept » est sortie un an et demi avant l’album de NTM. C’est Squatt qui a eu la tape en premier en fait ; le cousin de Rockin’squatt est un bon ami à nous ; étant dans notre entourage, récupère la cassette, la passe à son cousin, et Squatt la prête sur tout Paris.

J’ai lu que Joey Starr déboule une fois sur Marseille, croise François (Kephren), pour finir par hasard chez Kheops ! A l’époque, il n’y avait pas d’animosité Paris-Marseille ?
Non, pas vraiment, elle est venue avec « Le monde de demain », où nous on a un peu tiqué, on a dit « C’est notre morceau ! » même si c’est un sample, le morceau est construit pareil, et par la suite, la guéguerre médiatique OM-PSG dans le sport, c’est devenu une guéguerre rock’r roll à la Beatles / Rolling Stones comme on voyait dans les magasines de rock, indirectement ; ça fait chier, ce n’est pas l’image qu’on voulait dégager, mais ça fait monter la sauce et ça a bénéficié à tout le monde, bizarrement, ça fait parler.

Les gars du Ministère AMER, que vous avez beaucoup côtoyés, se livraient dans cette guéguerre ?
Non, avec le Ministère, la première rencontre s’est très mal passée, on a failli se battre avec eux, mais pour des histoires qui n’ont rien à voir avec Paris et Marseille, et de suite derrière, on est devenus très potes, tous : leur entourage, notre entourage, les artistes, on est devenus assez proches avec tous les gars de Sarcelles, et puis après ça a perduré puisqu’on est restés proches avec Ärsenik, avec les groupes qui ont suivi le Ministère.

Pourquoi n’étiez-vous pas dans Rapattitude, étant donné que vous étiez sur le même label, « Labelle Noir » ?
Parce que Rapattitude est antécédant à l’émergence de « Concept » à Paris. On est sur le volume 2 avec « Le côté obscur » et « Rien n’est plus comme avant », sur un morceau où on parle du CD et de la disparition du vinyle.

Sur le premier album, vous avez un morceau qui s’appelle « Rapline », est-ce vous qui avez fait le générique cette mythique émission ?
Oui, on avait fait le générique de Rapline à l’époque.

Vous vous entendiez bien avec Olivier Cachin du coup, qui avait fait une spéciale IAM ?
En fait, il a démarré avec IAM ! C’est-à-dire que la première émission de rapline, c’est IAM. Il tourne ces deux morceaux, « Elvis » à l’époque et « IAM Concept », parce que « IAM Concept » démarre sur Paris, fait le tour de Paris, et d’un coup on est contactés par M6 et on a fait la première émission dans un quartier, tu as vu cette vidéo où on est une soixantaine ? Ils ont même fait un clip, « Hold-up mental », c’est Cachin qui l’a fait !

Alors big up Cachin pour la carrière d’IAM !
Graaave ! Mais on ne l’a jamais caché, et d’ailleurs on a toujours de très bonnes relations avec lui, encore aujourd’hui. C’est un amoureux de la soul et de la musique africaine à la base, il vient donc très logiquement à aimer le rap, parce que c’est la même branche, et il était super calé, peut-être pas aussi fanatique que nous parce qu’on connaissait tous les groupes qui sortaient de leurs caves, mais c’est quelqu’un qui était très calé, et puis il a toujours été respectueux, il a toujours eu une parole, il a toujours fait passer l’artistique avant, il n’a jamais eu des considérations branchouilles de merde comme il peut y avoir des fois dans le milieu de la musique…

Et puis il en fallait des cojones pour faire Rapline à cette époque-là…
Grave ! Il y avait une émission de rap sur une grosse chaîne, alors que maintenant le rap et la… « variété du rap » maintenant vendent beaucoup plus de disques qu’à l’époque ! 

Nagui avait fait un Taratata spécial IAM, et il y avait The Roots en guest, comment se fait-il ? Etait-ce un hasard?
Taratata nous propose de faire l’émission, on dit OK mais ils nous disent qu’il faut que ce soit du live, il faut qu’il y ait des instruments aussi, on a dit « ok, mais qu’est-ce qu’on peut faire ? », ils ont dit « On va faire des musiciens », j’ai répondu « Non, pas du tout, il y a peu de musiciens qui sont capables de jouer du rap, parce qu’il n’y a pas la culture en France » ; tu pourrais faire le faire aujoud’hui avec par exemple Hocus Pocus, et il y en a des tas d’autres ; mais à cette époque-là, les mecs jouaient du Michel Sardou, donc c’était compliqué de jouer sur du rap ; donc on a calé le Taratata en fonction du concert de The Roots à Paris, en prenant soin de leur demander par avance s’ils étaient d’accord pour faire l’émission, prendre 2-3 jours, répéter avec nous, et ils l’ont fait et ça s’est super bien passé, on a passé un jour de répétition on a rigolé avec eux, ils sont super cools, on a pris un pied à faire l’émission…

C’est suite à ça que vous avec collaboré avec Rahzel ?
Oui, suite à ça, on est resté en contact surtout avec Rahzel parce qu’il habite à New York, je me suis fait pote avec son manager John, qu’on voit depuis cette époque-là, et il y a même des trucs qu’on faits avec Rahzel qui ne sont jamais sortis… Par exemple, j’ai une version de « L’enfer » avec East et Rahzel…

New York, New York…

A New York, tu étais pote avec MC Serch, vous avez traîné, graffé ensemble…
Serch est quelqu’un que j’ai rencontré très tôt à New York, avec qui j’ai vraiment beaucoup accroché ; j’ai eu des nouvelles, il vivrait sur Miami maintenant… C’est quelqu’un qui humainement est extra. Il n’était pas encore avec Third Bass, il était produit en solo sur un label qui s’appelait Idlers Records, j’ai tous ses premiers singles en vinyles avant qu’il sorte avec 3rd Bass.

Dans l’originalité des samples utilisés et la construction de l’album, peut-on faire un lien entre 3rd Bass et « …De la planète Mars » ?
Ils étaient atypiques, il y a vraiment quelque chose de très original dans ce qu’ils faisaient ; l’originalité, c’est d’être aussi parmi les premiers rappeurs blancs avec Beastie Boys issus de l’école New-Yorkaise ; un bon niveau d’écriture, un choix des instrus assez pointu, c’était vraiment un très bon groupe.

Ta toute première apparition discographique c’est donc faite à New York avec le disque des Choice Mc’s ?
Mes trois premières apparitions sont new-yorkaises ! En tant que producteur sur l’album de MC Sergio « The Journalist » en 88, j’ai fait l’instru ; comme quoi je faisais des prods à l’époque, parce que maintenant encore il y a des mecs qui découvrent que je fais des prods, alors dans le micro d’argent j’ai « Dangereux » « Né sous la même étoile », « Petit frère »… L’album « Métèque et Mat » c’est tout moi. Et le troisième morceau américain, c’est à une époque où il y avait des morceaux dans les clubs entre house et hip-hop, je crois que ça s’appelle « In the name of love » ; le beat c’est de la house, mais de la vraie house de Détroit, à l’époque où la house était de la musique américaine, pas européenne.

 

Marseille, Marseille….

Au début tu te battais pour la reconnaissance de Marseille, maintenant tu te bats pour la reconnaissance du Hip-Hop ?
Je me suis toujours battu pour la reconnaissance du Hip-Hop, pour ce qui est de Marseille, je pense que la ville n’a plus besoin de moi, j’ai arrêté mon job à l’office du tourisme (rires…) ; Marseille est une ville très ingrate, c’est-à-dire je pense que IAM, Akhénaton et Shuriken on a plus de reconnaissance en-dehors de Marseille, en France et même en-dehors des frontières, Marseille est une ville qui aime bien cracher sur ses enfants, ce qui est assez étrange mais ça existe réellement ; à un moment donné on avançait même si la ville nous tournait le dos, là on n’avance plus et si les gens n’ont pas IAM ils verront que c’est plus difficile et qu’à un moment donné quand il y a des trucs qui se coupent, les perspectives sont moindres ; parce qu’à un moment donné beaucoup de gens ont joué d’IAM pour leur compte, que ce soit des gens qui géraient des lieux ou d’autres groupes, maintenant c’est fini.

Aviez-vous des contacts avec Jean-Claude Izzo ?
Oui, beaucoup, Jean-Claude venait nous voir en studio, car il a écrit son premier roman en prenant un titre qui vient d’IAM « Total Kheops »….

Vous le connaissiez déjà lorsqu’il a écrit « Total Kheops » ?
Non en fait il l’a écrit, il l’a sorti et il est venu nous voir. Je crois bien qu’il y avait une demande d’autorisation au départ, vu que c’est le titre d’une œuvre, en France, tu ne peux pas faire comme tu veux, nous on a accordé l’autorisation, on est fiers, c’est comme du sampling, on est pour…

Oui, justement, comment s’est-il imprégné de votre univers ?
Il y a eu un truc à Marseille dans les années 90 : Marseille émergeait du néant ; c’était une ville pauvre, en proie à des grosses difficultés, violente, et d’un coup il s’est passé des choses : un groupe de rap, des écrivains, des téléfilms… Forcément tout le monde était interconnecté et je me rappelle Jean-Claude, quelques mois avant de partir (NDLR : J-C Izzo est décédé en 2000) était venu nous voir sur le clip de « l’Empire du côté obscur », sur le bateau ; durant tout le tournage il était à côté, derrière la caméra, il a suivi tout le tournage du clip qu’on avait tourné sur un cargo polonais ou russe qui était mobilisé à quai. On avait de très très bons rapports avec Jean-Claude.

Métèque et mat

Beaucoup de fans de Hip-Hop, et moi le premier, classent « Métèque et mat » comme album de rap référence.
C’est bizarre parce qu’avec mes fans j’arrive à voir, il y a une branche « Métèque et mat », et une branche « Sol Invictus », et ce n’est pas les mêmes gens. Sol invictus est un album très sombre, à côté de « Métèque et mat », qui est beaucoup plus lumineux, c’est-à-dire que « Métèque et mat » a une palette qui ressemble plus à la vie et à la variété des sujets dans la vie, alors que « Sol Invictus », j’en parle dans le livre « La Face B », a été écrit à une période où dans ma tête ça allait très très très mal, et c’est vrai qu’à des époques où ça va mal peuvent sortir des morceaux très poignants comme « Mon texte, le savon » qui est devenu un classique ; moi j’ai du mal à me situer entre ces deux-là, en tout cas j’aimerais ré-écrire un album comme « Métèque et Mat » ; peut-être que ça a correspondu à un certain âge, à une période de ma vie qui est derrière moi, et qui avec ma vie actuelle et mes obligations, serait compliqué d’écrire…. Je me rappelle de l’album, mon père était venu me chercher à Naples à la fin de l’enregistrement, parce qu’il voulait descendre, il était venu passer 3 jours avec moi, les derniers jours d’enregistrement et j’étais remonté en voiture avec lui, avec mon frère, c’était vraiment un album familial jusqu’au bout, même dans le trajet… C’est peut-être le premier album aussi où j’ai senti de la part des gens de mon entourage, de ma famille, que je faisais quelque chose de sérieux, et que eux étaient contents de ce que je faisais.

Tu as enregistré à Naples : hasard, ou besoin d’un retour aux sources ?
Besoin !! Quand j’ai fait mon premier album solo c’était obligé que je le fasse dans la ville de mes origines, surtout à cette époque, contrairement à maintenant, où je voyage plus dans le monde, à cette époque-là je voyageais beaucoup au pays. Aujourd’hui je pense être toujours dans la même dynamique, et vouloir me faire plaisir ; un des plus beaux moments de ma carrière et de ma vie, c’est en Egypte, c’est indéniable ; ce concert en Egypte, c’est quelque chose d’extraordinaire ; et puis on a besoin avec IAM de se monter des objectifs, New York a compté, Naples a compté, l’Egypte a compté, on l’a fait ; les cultures chinoises et japonaises aussi, 19 mai à Tokyo, 21 mai à Hong-kong, on boucle des boucles, on se met des échelons de rêve, après le rêve serait pourquoi pas d’arriver à faire des albums conceptuels enregistrés avec des musiciens égyptiens… En 1998, quand tout le monde nous attendait sur un terrain ultra-rap parce que « L’école du micro d’argent » est un album martial et ultra-rap, il amorce une période sombre, car tous les autres naissent de cette période-là, « Sol Invictus » nait de cette période-là, il n’a que 2 ans et demi d’écart avec « l’école du micro d’argent » ; de projets comme « Comme un aimant » nait de la volonté de faire des concerts et des trucs différents, des concerts avec des musiciens égyptiens, syriens, de faire des rencontres, on est toujours dans cet état d’esprit, on fait de la musique au-delà du rap.

Le personnage du premier morceau « la Cosca » est-il réel ou imaginaire ?
C’est plus un personnage qui est fictif et qui est créé pour raconter le basculement qui a eu lieu entre l’ancienne mafia sicilienne et la nouvelle génération, c’est plutôt un conflit générationnel…

Ce n’était pas basé sur la vie d’un personnage ?
Il y a des pièces de la vie de personnes dedans ; tandis que maintenant cette réalité-là est fausse, Naples a complètement avalé ce marché-là, la Sicile est complètement en recul, ce sont les Calabrais et les Napolitains qui contrôlent une grande partie de tous les trafics.

Ce nom, la « Cosca », qui te sert de nom de label, tu l’as inventé ?
La Cosca en Sicilien, ça veut dire « L’artichaud », et l’artichaud c’est le symbole de la famille ; pour les mauvaises choses, comme la Mafia, mais aussi pour les bonnes choses, la famille au sens simple, car toutes les feuilles de l’artichaud sont reliées à la famille par le cœur ; donc pour moi c’était vraiment une question, de rassembler des personnes, rassembler des gens, rassembler une famille autour de valeurs, d’un cœur, d’une éthique, autour d’une musique, c’est peut-être ici le cœur de la Cosca justement…

Tu dis dans le morceau « Métèque et mat », que tu es « napolitain d’origine espagnole »
Ma famille est venue d’Espagne ; du côté de Longane, à Sperlonga, ils ont fait des recherches et mon nom de famille signifie « pêcheur espagnol » en dialecte ; Fragione désigne les pêcheurs espagnols qui étaient venus dans cette région-là, et qui venaient du sud de l’Espagne au XIVème siècle, pendant la période de la Reconquista, donc soit arabes soit juifs, soit dissidents, soit mouhaladoun, c’est-à-dire des espagnols convertis à l’Islam ; on ne sait pas ça, on sait juste qu’ils sont venus d’Espagne. Du côté de ma grand-mère aussi il sont espagnols puisque le nom de famille est Cenatiempo ; John Cenatiempo, un acteur américain, est de ma famille. Je ne le connais pas, il joue dans les Soprano, 24h Chrono, il joue dans des séries…. Mais son nom Cenatiempo est espagnol, pourtant on est italien depuis 6 siècles. On a dû donner les noms selon l’activité de chacun, c’est peut-être des gens qui étaient aubergistes (Cenatiempo en espagnol signifie le moment du repas). Donc des deux côtés de ma famille il y a une origine espagnole depuis six siècles….

Concernant le morceau des Assedic, comment as-tu résolu le problème que tu évoques dans « Dangereux » sur « L’Ecole du micro d’argent » ?
C’est un problème qui s’est réglé aux tribunaux…. C’est pas trop mon image, contrairement à d’autres groupes, de communiquer sur les procès avec l’Etat, mais moi j’ai eu Juppé directement… il y avait les grèves des fonctionnaires, alors ils m’ont dit tout simplement « Voilà, on va vous attaquer », ils ont du penser « Alors là il y a un méchant rappeur qui a dit ça, on va se faire passer pour des gentils auprès des fonctionnaires qui sont en grève et qui nous prennent en grippe », histoire de détourner le problème, et heureusement j’avais un très très bon avocat, qui était le même que celui d’NRJ d’ailleurs, et je dois le remercier car il m’a évité d’aller au procès, on a fait une rencontre et il leur a démontré par A+B qu’il n’y avait pas matière à poursuivre et à faire un procès ; s’ils allaient au procès, je pense qu’ils perdaient, ça n’aurait pas été génial pour eux, mais ce n’était pas mon premier procès, j’ai un procès avec l’Etat sur des histoires d’impôt, et on les a gagnés. Je les ai menés à la Cour Européenne, et ils ont arrêté le procès pour pas que je gagne, pour pas que ça fasse jurisprudence, sur ce premier procès. Donc être bon dans le rap, mais être bon dans les affaires, c’est-à-dire se défendre, c’est très important ; quand l’Etat me dit de faire un truc je le fais, je ne suis pas un tordu, je ne veux pas les voler, je paie mes impôts ; par contre si ils m’arnaquent ou si ils font les voyous, ils peuvent être sûrs d’avoir le procès, directement, et deux fois ils l’ont fait, et deux fois ils ont perdu.

J’ai entendu parler d’un morceau qui devait s’appeler « Le presse-agrumes » et qui devait être dans l’album ?
C’est un morceau de « Métèque et mat », « L’amour des autres » aussi, tu l’entendras sur melabel, j’ai mis deux morceaux qui sont enregistrés en même temps que « Métèque et mat » mais pas sortis, j’en ai encore 3 ou 4 autres, il y en avait un qui était sorti dans « L’inédit », le morceau « C’est clair je suis sombre » et « La réalité » ; sur chaque album d’IAM, il y a des tas de morceaux qui ne sortent pas ; parce que sur chaque album, on en fait 25, et on en garde 14-15 et forcément il y a des morceaux qui restent sur le carreau, et « Le presse-agrume », « L’amour des autres », « Quand tu tombes bas », « murder », « La réalité », « C’est clair je suis sombre » que des fois on retrouve en inédit sur les maxis, c’est pour ça que pour les fans d’IAM c’est très intéressant dans les premières périodes, d’avoir les maxis, car contrairement aux singles, sur les maxis il y a deux, voire trois morceaux en plus ; bien sûr, toutes les chutes d’albums on les mettait sur les maxis ; parce que nous on trouvait le prix du maxi exhorbitant par rapport au prix d’un album, donc on se disait qu’il faut que les gens en aient pour leur argent, s’ils achètent un maxi il faut qu’ils aient 3-4 morceaux ; les gens qui ont les maxis ont beaucoup plus de morceaux du même album que ceux qui ont les singles.

 

As-tu des vieux amis, des anciens camarades qui t’ont contacté à la suite de « Au fin fond d’une contrée » ?
Ouais, Jean-Pierre, qui est venu me voir un jour, je l’ai croisé, il m’a dit « J’étais en prison, j’ai écouté ton morceau, tu parles de moi dedans ? », j’ai dit « ben ouais », « il m’a fait plaisir le morceau… » Je l’ai juste croisé, j’allais jouer un match de foot je l’ai vu, et apparemment des dernières nouvelles que j’ai eues, il irait très bien, pour moi c’est une super nouvelle ; j’ai un ami très proche qui va beaucoup mieux aussi, qui vit en Corse maintenant. Le problème de ce que j’ai vécu, avec une génération des gens de ma classe, certains qui étaient corrects ou gentils, et d’autres qui relevaient du grand bandistisme ou autre… C’est sûr que l’enfance, dans le village où j’ai grandi, il n’y avait que des gens qui habitaient dans le centre-ville de Marseille et qui avaient déménagé, alors c’était un village certes, mais c’était très populaire, c’était que des gens du Panier de Belzunce qui étaient venus habiter dans ce village-là.

Le morceau « Lettre aux hirondelles », c’est vraiment une lettre de quelqu’un que tu as retranscrit ?
Il y a des passages, oui…

ça part d’une histoire vraie ?
Ah oui… C’est comme « Comme un aimant » ; le film est une mosaïque d’histoires vraies, c’est que des histoires vraies.

D’ailleurs, pour « L’aimant », tu expliques dans ton livre que c’est un mélange entre ton histoire et celle d’un ami.
Je n’ai pas de nouvelles de « D. » ; en général beaucoup de morceaux comme ça, où il y a des détails, sont beaucoup des morceaux d’histoires vraies.

Quand on écoute, on se demande toujours quelle est la part de réalité et de fiction…
Par exemple « j’voulais dire » dans « Comme un aimant », c’est que des images d’histoires réelles.

Prométhée, ce n’est pas la vraie histoire ?
Non c’est une adaptation au monde moderne, c’est plus l’image de quelqu’un qui se prend pour Dieu et qui se brûle. Ce qu’on retient de l’histoire de Prométhée, c’est qu’il essaie de voler le feu et d’en faire profiter les hommes, les Dieux lui disent de ne pas le donner aux hommes, il le donne aux hommes, et les dieux l’enchaînent sur une montagne et tous les matins il y a un aigle qui vint lui manger le foie.

On a la participation de Cut Killer qui fait des super cuts sur certains morceaux.
Mais Cut a fait du super bon boulot ; ça vient aussi du fait que je n’ai pas pris Cut du genre « Tiens le cachet, viens faire les scratchs, merci, ciao »… Cut il est descendu deux mois en Italie… Même les jours où il ne scratchait pas, où je faisais les voix, il était là. Les morceaux, il les a ingérés, digérés, il était dedans quoi…

Il paraît qu’il devait aussi y avoir des prods de DJ Premier ?
C’était des remixes pour le maxi « La face B » ; Pete Rock en a fait un, Premier devait bosser dessus, et ça ne s’est pas fait à cause de non-entente avec le label, ça ne dépendait pas de moi…

Sol Invictus

Pourquoi ce titre ?
C’est une vaste question, je répondrai que c’est une forme de concept assez simple qui est de dire que le soleil est invincible le soleil est créé par Dieu, donc Dieu est invincible. C’est une manière de détourner une reconnaissance divine et à la fois le fait de replacer l’homme dans son contexte universel et la place qu’il doit occuper sur la terre.

Tu as sorti 3 maxis différents nommés « A », « K », « H », avec remix et inédits ; quel en est le concept ?
C’est un concept très simple, annociateur de retour puisqu’à un moment donné ça faisait 6 ans que je sortais rien en solo et qu’on a choisi ce morceau-là qui est un morceau générique et qui définit bien en fait mon état d’esprit par rapport à des tas de trucs ; AKH c’est une suite de clichés photographiques qui me représentent ou qui me représentaient à une certaine époque, et c’est quelque chose qui est détaché de l’album.

Le premier album était très personnel, introverti, que veux-tu mettre en avant dans « Sol Invictus » ?
Il y a aussi une introspection mais j’ai plus fait attention aux productions, qu’elles soient moins faites par moi-même, la moitié de l’album est produite pas d’autres personnes ; j’ai fait attention à avoir des sujets plus universels aussi, pas que des sujets personnels, beaucoup de concepts mystiques comme dans « Gemmes », « Mes soleils et mes lunes », « Sol Invictus », « Horizon vertical », j’ai essayé d’amener un peu cette partie-là qui existait déjà dans l’album d’avant dans un seul morceau « Dirigé vers l’est » ;

Il y a donc toujours une part de mysticisme dans tes chansons…
Surtout dans IAM dans « Ombre et lumière » (1993) il y avait « Cosmos », « Dragon s’éveille », « Pharaon revient », tout ça c’était des morceaux bien mystiques ; de ce point de vue-là « Sol Invictus » s’apparente plus à « Ombre et lumière » qu’à n’importe quel autre album.

Ce mysticisme est-il toujours lié à l’histoire égyptienne ?
Non, à l’histoire en général, je ne focalise pas sur l’histoire d’un peuple, mais sur l’histoire des peuples c’est intéressant ; de toute façon à cette époque-là tout est imbriqué, surtout l’histoire des religions et de l’orient en général.

En quoi l’album « Sol Invictus » est-il innovant à cette époque pour toi ?
C’est dur à dire, mais ce que j’ai essayé d’apporter c’est plus dans le fond, le contenu, dans la manière d’écrire, les idées à mener, plutot que le sempiternel concept de la rue répété ad vitam eternam qui est bien mais qui selon moi a fait son temps car tout a été dit ; pour moi ça peut être super si c’est amené dans 3-4 morceaux sur un album, ça me gêne plus quand c’est amené sur 16 ou 17 morceaux, donc à un moment donné je pense me situer à un niveau différent, surtout au niveau de l’écriture et surtout par exemple un morceau comme « soleil et mes lunes » qui est une écriture très métaphorique et très inspirée de l’écriture coranique et qui parle de mes enfants mais j’en parle à travers des planètes et des étoiles c’est ça qui est intéressant, après chacun fait ce qu’il veut ; en tout cas ce que j’ai voulu amener, c’est ça. Mais je ne cherche pas à faire imposer aux autres le fait de faire pareil que moi ; je m’occupe réellement de ce que je fais, de ce que mon groupe fait.

Peux-tu m’expliquer certaines phrases que j’ai repérées dans l’album : «  à travers les pages j’ai compris qu’un n’est pas trois, soleil noir et aïssa lui-même tourne le dos à la croix » ?
Je donne un petit indice : il faut chercher dans une peinture de jean Cocteau dans une église en Angleterre, à partir de là le puzzle se constitue, c’est le côté de Sol Invictus que j’ai tendance à critiquer à condamner, c’est la face cachée du titre et il faut chercher de ce côté-là. J’aime bien dans les albums faire des concepts à tiroirs comme ça, où même l’auditeur vit une sorte d’interactivité, parce que par lui-même il va chercher des trucs, et il va comprendre des paroles 6 mois après en écoutant le disque d’une manière différente.

« Le problème de l’homme c’est sa langue, s’il savait la tenir »
Est-ce que j’ai bien besoin de l’expliquer dans un contexte actuel où les paroles fusent et les actions suivent les paroles puisqu’on a des gens qui sont assez énervés de tous les côtés et qui disent des phrases très inquiétantes : quand M. Bush a dit « ça va être une gigantesque croisade » c’était très malhabile et très mal venu, ou quand il s’est permis de dire « ce sera une énorme bataille du bien contre le mal mais le bien va gagner à la fin », il aurait pu nous épargner sa vision hollywoodienne de la situation mondiale qui n’a rien de marrante ; d’un autre côté quelqu’un comme Ben Laden en a sorti aussi de pas mal, il aurait mieux fait de se taire.

Et que peux-tu nous dire sur la fin du morceau « Assassin au SM » ?
C’est un hasard, « Assassin au SM » est le deuxième morceau enregistré dans l’album en juin 2000 ; c’est un hasard pur et je n’ai même pas pu le retirer car pour rentrer dans les détails l’album devait être masterisé le jour même des attentats à New York, je devais y être, notre ingénieur du son a vu l’avion s’écraser, enfin, … mais moi je n’y étais pas, je n’y suis pas allé car j’ai eu un mauvais pressentiment, quelques semaines avant Aaliyah était décédée dans un accident d’avion, or je devais faire un morceau avec elle le 6 septembre, je devais donc être à NY du 6 au 12 ; le 6 pour faire le morceau avec Aaliyah, jusqu’au 12 pour finir le mastering… En peu de jours, tout ce qu’il s’est passé !

Les gens peuvent peut-être penser que cette fin est volontaire ?
Ils peuvent penser que c’est de mauvais goût mais j’ai vraiment pas fait exprès.

D’autres phrases que tu veux nous expliquer ?
Le morceau « Pour mes frères avec le turban » qui inquiète plus ou moins les gens ; je n’ai pas rappé ce morceau-là pour le mollah Omar, j’ai écrit en fait car si tu connais bien le nom de nos structures, il y a Al-Khemya, Alchimie, on a écrit des morceaux comme « Hiera tecnè », en grec ça veut dire « l’alchimie », donc on fait tout en rapport avec le Hip-Hop et l’alchimie, donc quand on dit « pour mes frères avec le turban » c’est peut-être des références à Al-Andalus où tous les alchimistes, les mathématiciens, les astronomes Arabes ont fait de fantastiques découvertes et nous on fait un rapport entre ça et le Hip-Hop ; mes frères avec le turban ce sont mes frères qui écoutent et font du Hip-Hop, c’est pas les talibans…

L’aimant

Tu es le premier rappeur a avoir réalisé un film…
Oui, mais la B.O. a été beaucoup plus dure que le film ; ça a été très difficile mais ça a été une super expérience, j’ai eu l’occasion de rencontrer The Dells, Isaac Hayes, Millie Jackson, Marlena Shaw… C’est fantastique.

Comment as-tu eu l’idée, justement de faire une B.O. très éclectique musicalement ?
Si tu veux, dès qu’on sort je te montre ma discothèque juste là et tu verras mes disques, je crois que j’ai plus de disques de soul que de Hip-Hop. 

Un film inspiré de ton morceau « L’aimant » issu du deuxième album d’IAM…
Oui, à la base ; après on a développé un scénario qui est différent mais c’est inspiré de « L’aimant ». C’est un scénario qu’on avait dans l’idée d’écrire déjà en 1992, et on l’a écrit à NYC pendant qu’on était en train d’écrire « L’école du micro d’argent » avec Kamel Salleh, après on l’a mis en application ; mais les films…. J’aime bien l’écriture du scénario, mais après, être acteur, pour moi c’est fini, la réalisation, c’est moyen, et acteur… sauf si je joue dans Starwars, je joue même le robot, si ils veulent.

C’est vrai qu’on te voit pour la première fois en acteur, avec Freeman…
Moi, quelques semaines avant je ne voulais pas jouer dedans ; c’est Kamel Salleh qui m’a poussé, qui m’a dit « Tu l’as écrit, il y a de toi dans le personnage, tu dois le jouer », puis quand je revois je me dis que ça a été une super expérience en tant qu’individu, mais en performance d’acteur je ne peux plus me voir comme ça, c’est pas possible…Donc j’ai fait mon jubilé ! C’était à la fin du film.

Que retiens-tu des répercussions du film ?
On a eu de bonnes répercussions, je pense que malheureusement ça a été toujours perçu comme un cliché : des personnes du Hip-Hop qui fait un film ; on ne sort pas de ces clichés, dans le Hip-Hop on doit toujours défendre, argumenter, expliquer, quand tu ne viens pas du Hip-Hop tu n’as pas tout ça, et quand tu viens du hip-Hop les gens te prennent pour un animateur social, alors pour eux un gars du Hip-Hop qui fait un film c’est un animateur social qui fait un film.

As-tu peur de ces clichés ?
Oui, je fais attention à m’en débarrasser quand même de ces clichés-là, parce que c’est réducteur et dangereux, on n’est pas perçus comme des musiciens, ce qui fait comme paradoxe qu’il y a 75 % des jeunes en France qui écoutent du Hip-Hop, et 2 % des médias qui en diffusent, il y a un réel déséquilibre, ce qui veut dire que les gens ont des a priori.

Beatmaking & sampling

En tant que beatmaker, tu as du complètement changer ta façon de travailler entre l’époque de « Métèque et Mat » qui était très basée sur le sample, très soul et très funky, et les prods de maintenant qui ne sont plus autant basées sur le sample.
Et bien le « We Love N.Y. » avec Faf, me ramène à cette époque… Le sample est devenu infernal ; sampler, c’est pour les riches. Moi je n’ai jamais rechigné à donner des droits, mais les américains, les groupes de soul, exigent des dédommagements ; tu samples un disque, il faut être prêt à sortir 8.000 $, 10.000 $…. Alors que tous les musiciens samplent ; quand j’entends un musicien qui reprend un riff d’un autre, qui détourne une note… tout le monde sample, sauf nous, bizarrement alors qu’on parle d’une culture de sample. Maintenant on a complètement changé notre démarche, on en vient à faire les samples de nos propres compos. Comme beaucoup de fans historiques d’IAM ou d’AKH, j’imagine que tu adhères moyennement aux morceaux électroniques, et même moi, quand j’écoute du rap new-yorkais, j’écoute du rap qui est sur des samples de soul, culturellement je suis dans ces trucs-là ; et même « Sol Invictus » il est intéressant parce qu’il est encore à 80% à base de samples de soul. La période qui a eu après a été la période la plus compliquée pour sampler. De 2001 à 2006-2007, où les auteurs-compositeurs de soul ont pété les cables ; quand je dis « pété les cables », tu samplais à peine 2 secondes d’un truc ils te prenaient tous les droits, même les droits sur les paroles ! Tu samples 2 secondes et tu n’as plus les droits sur tes paroles, ça devient l’irrespect, mais dans l’autre sens, tu vois… Et donc on s’est mis à beaucoup moins sampler, à composer, passer par une phase électronique, moi j’ai amorçé une phase dans l’anticipation où on monte un staff on joue de la soul musique, et je sample mes propres musiques et mes propres compos, et on en est qu’au début ; par exemple « Samouraï de verre » est né de cette période ; c’est un morceau lié à « Métèque et mat » dans la couleur ; je l’avais fait à la base pour un docu sur Zidane, c’est un morceau qui parle de la célébrité, un morceau très lent, très mélancolique. C’est le genre de morceaux que j’ai pu mettre sur me-label.

Alors justement, Me-label, comment et pourquoi tu l’as monté ?
J’ai fait un label sur internet qui s’appelle melabel.com, j’ai fait des morceaux que pour les abonnés, tu ne les trouveras nulle part ailleurs ; les morceaux sont faits pour les abonnés et sont en multitrack aussi, c’est-à-dire en multipistes, en 12 pistes ; par exemple j’ai un morceau pour mon papa « Si tu savais », très soul parce que mon papa était un fan de Ray Charles, donc c’est un morceau avec une orchestration années 60, on joue tout dedans, tout est joué, et c’est incroyable l’écho que l’on a eu sur ce morceau sur le facebook, les sites de fans d’IAM, etc ; je n’aurais jamais cru qu’avec un site confidentiel avec peu d’abonnés, il y autant d’échos sur ce morceau, je suis assez content du résultat ; la philosophie du me-label, c’est : soul, textes, peu de morceaux egotrip, beaucoup de morceaux à textes et basés sur des samples de soul ; c’est vrai que les fans historiques d’AKH se retrouvent dans ces morceaux-là. Et puis on a essayé d’innover dans le produit qu’on vend : fabrication du CD à la demande, avec des tracklistings à la demande : tu fais ton tracklisting, tu reçois à la maison ; 10 artworks différents, les rondelles à la demande, même le vinyl à la demande… tu cliques, tu mets dans le panier tu reçois le vinyl 48 heures après… On s’est associé avec une structure qui est un autre indépendant, on tisse une sorte de toile d’indépendants, eux savent faire le CD et le vinyl à la demande, nous on est très fort sur les abonnements et on comble tous les secteurs, c’est-à-dire qu’on va distribuer complètement note musique ; de toute façon, dites-vous bien que la FNAC, Virgin, vont s’arrêter de distribuer des CD d’ici peu. Nous on anticipe et on continue de fabriquer du support.

Justement, dans le « Taratata » en 1994, tu dis « de toute façon, le laser est une escroquerie ».
Tu veux que je te dise pourquoi ? Il y en a un sur cent qui commence à ne plus fonctionner… La pellicule qui est dessus est périssable ! Le laser est un objet qui meurt ; tu vas le garder 10 ans il va bien fonctionner, 15 ans, certains vont chier, 20, 30 ans tu commences à les perdre. En ce moment, je suis en train de back-uper tous mes lasers ; tous les jours je viens, j’encode deux CD de soul, parce que je n’ai pas tout en vinyl, je peux pas acheter tout en vinyl, il y a des trucs que je recherche qui coutent trop cher, donc je les achète en CD quand même, comme le dernier, « 100 Proof (Aged in Soul) », 600€ le vinyl, 60€ le CD, re-pressage japonais… je suis pas fou non plus, j’achète le CD ! Mais j’étais allé jusqu’en Tchéquie pour acheter une machine à presser le vinyl, j’étais allé voir des mecs qui fabriquent des coques en fibre de carbone pour les bateaux. C’était des jeunes, qui avaient grandi dans le Hip-Hop, ils m’avaient dit « Le vinyl on peut le remplacer par la fibre de carbone, impérissable, tu peux scratcher, le son ne partira pas, tu peux être flexible, plus résistant, et meilleure résonance ! » Malheureusement ils ont eu des gros contrats au Japon et ils se sont délocalisés là-bas ; on était à deux doigts de fabriquer quelque chose qui allait remplacer le vinyle avec des disques en fibre de carbone !

Tu es donc toujours aficionado du vinyl…
Je suis un fou… Même sur les têtes de lecture ! Tu sais ce que je viens de faire ? Si tu venais il y a trois mois, j’ai fait une étude comparative de toutes les dernières têtes de lecture pour sampler, par pour scratcher ; il y a une Ortofon qui résonne super bien, mais il y a une Shure là…. La 44 je crois, elle a un bas-medium qui est extraordinaire.

Hip-Hop is a way of life

Jusqu’à quel point pensais-tu arriver quand tu as commencé ?
Je ne pensais arriver nulle part, je pensais faire ma musique, à un moment donné je vivais une passion et je vis une passion, il faut aimer le rap, à un moment donné on ne peut pas se contenter d’écouter que du rap français ; le Hip-Hop doit être une culture, une référence du savoir, c’est connaître ce qu’il y a eu avant, connaître qu’un mec comme Kool G Rap a traversé les années, il s’appelait The Terminator avant, et en 86 il a rejoint DJ Polo, et depuis 86 c’est un mec qui est au top.

Tu vis pour le Hip-Hop ou grâce au Hip-Hop ?
C’est un peu des deux, mais maintenant que j’ai eu dans ma vie d’autres joies, la joie d’aimer quelqu’un de me marier d’avoir des enfants, je vis grâce à mes enfants et pour mes enfants, mais le Hip-Hop est mélangé dans notre vie, c’est devenu quelque chose qui fait partie de moi, je suis une créature, une création, le Hip-Hop m’a façonné, il m’a pris à 16 ans et il m’a façonné d’une certaine manière, il m’a tellement façonné que j’ai une manière de réfléchir, de réagir qui est uniquement conditionnée par la musique que j’écoute. Et mes enfants ont tendance à être pareils, par exemple je leur dis « écoutez ça », dès que je leur met un CD de rap, ils ‘arrêtent de jouer, ils commencent à écouter, ils analysent et tout…

15-20 ans de Hip-Hop en France, à Marseille, à New York et ailleurs, qu’est-ce que tu n’oublieras jamais ?
Je n’oublierai jamais surtout les années que j’ai vécues à New York, les expérience d’un petit gamin de 17 ans qui rentre en club et qui rencontre Big Daddy Kane, Biz Markie, Eric B. & Rakim, Kool G Rap, Stetsasonic, BDP, tout le même jour, j’étais comme ça (tête d’émerveillé), ce sont des souvenirs indélébiles. Puis je retiendrai aussi que j’ai rencontré beaucoup de gens bien qui m’ont apporté beaucoup de trucs et j’ai rencontré beaucoup de gens mauvais aussi dans le rap, très intéressés, versatiles, très peu fidèles, très portés sur les intérêts. Mais je pense que ça existe de partout, ça. Je pense en plus que chez les gens modestes et pauvres la jalousie est attisée, multipliée.

Qu’aimerais-tu oublier ?
Pas grand’chose, je n’ai pas trop le droit de me plaindre, je me suis vraiment amusé jusque-là ; ce qui me plait moyennement c’est des fois de me déplacer de longs moments, les longues tournées, moi au-dessus de 20 dates, ça me fatigue… Le rap ce n’est pas la récitation des textes, c’est ça qui me saoule ; des fois j’ai l’impression de venir sur scène et réciter mes textes ; et la spontanéité des Hip-Hop party, où il y a des faces B, tu prends le micro, tactactac tu laisses le micro il y en a un autre qui vient, ça on ne l’a plus, c’est fini. Parce que quand tu fais des soirées comme ça c’est toujours le bordel…

Génération engagée

Je me suis permis de faire un lien avec Zebda, car je vois que tu les cites dans ton livre…
Oui, des mecs extras, je les ai connus avant Zebda. Ils faisaient la sécurité de notre concert en 1986, dans leur cité à Bourbaki. Quand je les vois j’ai l’impression qu’ils n’ont pas bougé d’un yota, c’est incroyable ! C’est les mêmes gamins que j’ai connus, ouverts d’esprit, ouverts sur le monde, très intéressant, avec qui tu peux discuter pendant 4 heures.

Enormément de thématiques sont communes dans vos textes réciproques, jusqu’à la manière de le dire : les thèmes sur l’immigration, la double peine, la montée du FN, les amitiés d’enfance, l’affirmation de soi… Je trouve que les deux destins sont liés en fait… et Magyd Cherfi citait « Meteque et mat » comme son album de référence.
Les destins, les préoccupations, les engagements dépendent d’où tu grandis et de vision culturelle. Dans les gens qui sont nés à la même époque dans les quartiers, dans les années 80, il y avait une véritable forme d’engagement. On était des gamins de quartier, il y avait dans notre entourage des dealers, des braqueurs de banque, des gens qui étudiaient, des sportifs, mais globalement on était tous très ancrés à gauche dans nos mentalités, dans notre état d’esprit ; alors que maintenant les délinquants sont UMP… Je disais dans une émission télé où je me suis accroché avec Coline Serrault dont je n’avais pas trop compris le discours, je lui dit « Les petits que vous avez en face sont les petits que vous avez passés à travers la moulinette de votre rayonnement culturel, de 10 ans de comédies musicales et de télé-réalité, de journalisme, de sujets sensationnels, d’émissions dégueulasses, d’information, vous avez les petits que vous avez voulus créer. C’est les mêmes que vous, ils sont basés sur les mêmes valeurs que vous, sauf qu’ils n’ont rien donc ils le prennent de force ». C’est un problème sociétal. Cette jeune génération est basée sur des valeurs qui leur sont fourguées par des émissions. T’es une merde si tu n’as pas ton appart, ta voiture, si ta nana n’a pas des mensurations, les gamins veulent tous la même chose. C’est à ce niveau-là que je me dis que les gamins ne sont pas conscientisés, ile ne sont pas du tout dans l’optique où on était, de lutte, de rapport de force, de société. Pour eux la rebellion c’est dire Nique ta mère à un flic. C’est pas de la rebellion, ça ! C’est de la collaboration, parce que dans tu le dis devant une caméra en montrant ton arme, tu dopes le vote extrême-droite et l’UMP ! « Des MC sans conscience vendent leur merde en préfab, avec du Brice Hortefeux en préface, t’as maquillé ta voix, tu la trafiquée sur le mac ? Tes propos m’estomaquent on dirait c’putain d’Zemmour sur le mic ». Ce sont des skin-heads, des gamins d’extrême-droite où la rebellion pour eux c’est être méchant. La rebellion c’est prendre conscience de ce qui se passe dans le monde, si tu as conscience de ce qui se passe dans ton quartier, dans ta ville et tu agis pour lutter contre ça. Mais il n’agissent pas pour lutter contre ça. Après tu as les faux rebelles dans le Rock’n roll ; on leur passe des trucs parce qu’ils sont rock et qu’ils sont blancs ; prends un rocker, fais-lui démolir une chambre d’hôtel : c’est « rock’n roll ». prends un rappeur, fais-lui démolir une chambre d’hôtel, c’est « délinquant ». la perception est très différente; « je vois ça et je me dis quand même, le rap et le R’n B critiqué par des clowns de la chanson française »; j’ai entendu plusieurs émissions où on disait «  Le R’n B c’est de la soupe », le rock c’est intelligent parce qu’ils ont des dégaines négligées, et à chaque fois qu’ils parlent de nos quartiers c’est cliché, mais jusqu’à quand on va supporter ça ? On va parler de l’Afrique, d’Areva qui exploite les sous-sols de l’Afrique, on va nous répondre : « Mais arrêtez de parler de ça, c’est cliché maintenant, Areva a fait beaucoup pour les jeunes sur place », en fait, il fait beaucoup pour le général sur place ! Mais pas pour le peuple, le peuple taille ses casseroles dans du matériel radioactif, alors arrêtons de dire que ce sont des clichés, ce sont des choses qui m’horripilent ! A côté de ça, tu as des gens qui sont pétris dans la culture rock, qui vont tourner des clips qui ne veulent rien dire, mais qui vont trouver ces clips « branchés » parce qu’ils ne veulent rien dire ! Je vois des clips qui n’ont aucun sens, aux Etats-Unis à un moment donné il y a eu quelque chose qui s’appelait « Stop the nonsense », ça veut dire « Arrêtez le non-sens », le non-sens ça ne veut pas dire que c’est intelligent, ça veut dire que ça n’a pas de sens, je regarde et je me dis « je dois être très bête parce que je ne comprends pas », et ça ne fait pas plus intello parce que ça ne veut rien dire ; alors je pense qu’on est très tolérant avec certaines formes de musique et moins tolérant avec d’autres formes, comme tu pourras le constater, dans notre discours et dans notre comportement avec IAM, on est à la croisée de plein de choses, mais on n’est nulle part ; ça fait notre force, mais aussi notre faiblesse, y compris pour la radio : aujourd’hui, tu prends du IAM, avec les textes qui sont mis dedans, où tu le passes ? Quand on arrive sur les grandes radios nationales RTL ou France Inter, ils ont l’impression que c’est les Black Panthers qui arrivent. On va à NRJ « Trop radical, trop rap, trop quartier », on va a Skyrock « Trop adulte, trop compliqué, trop intelligent, pas assez voyou… »; On n’est nulle part… C’est à la fois l’avantage et la qualité. Il faut donc toujours maintenir le cap, jamais renier ses basiques… Alors on peut faire comme des poètes arabes du 11ème siècle que j’ai utilisé dans des paroles «  Car l’époque se montre sotte nos contemporains stupides, afin de ne pas déparer j’ai pris pour monture la sottise», voilà ce que fait la majorité des gens aujourd’hui.

Portrait chinois

Si tu étais un animal ?
Il y en a plusieurs, je dois en choisir un seul ? Alors le tigre, c’est vraiment mon animal : il est assez solitaire, et c’est pour ça qu’on l’a mis sur la pochette de « Revoir un printemps », je pense que c’est un animal qui compte énormément, il a une place prépondérante dans la mythologie chinoise, il est en voie de disparition, c’est un des meilleurs chasseurs, dans le règne animal c’est le chasseur qui a un des plus plus hauts taux de réussite…

Un végétal ?
Je serais très certainement la menthe… ou la citronelle ; l’un ou l’autre, peut-être même la citronelle…

Une couleur ?
Le bleu

Tu disais le vert dans le morceau « Interview » (« Ombre est lumière ») ?
Le bleu, j’ai changé… Je suis toujours dans les couleurs froides, mais le bleu est vraiment la couleur que je porte sur moi le plus, quand j’aime un objet, un vêtement, c’est souvent bleu, c’est une couleur qui me plait beaucoup, c’est une couleur qui est froide mais qui est gaie, tandis que le vert n’est pas toujours gai…

Aurais-tu changé d’élément alors ?
Peut-être, je suis peut-être passé du végétal à l’eau… L’eau c’est important pour moi, je ne peux pas vivre loin de l’eau ; je ne peux pas vivre dans un endroit qui est trop dans les terres, ce n’est pas possible, ou alors près des lacs ; d’ailleurs j’adore le lac de Neuchatel en Suisse car on a l’impression de se retrouver en été au bord de la mer ; je suis obligé de me baser près d’un endroit où il y a de l’eau.

Une saveur ?
Dans la gamme des goûts, sûrement l’acidité, à l’inverse de l’amertume, je déteste l’amertume, c’est le goût que je déteste, j’adore l’acidité, j’aime pas trop le sucré, j’aime le salé, mais l’acidité en premier.

Un métier ?
Paysagiste.

Un écrivain ?
J’hésite parce qu’il y en a plusieurs… J’hésite entre Gilbert Sinoué, Amin Maalouf…

Deux écrivains que j’apprécie particulièrement aussi !
Gilbert Sinoué, il faut tout lire ! Il a très peu de livres ratés, c’est extraordinaire. « Avicenne ou la route d’Ispahan », magnifique, ou « La Pourpre et l’olivier », l’histoire d’un des premiers papes, par contre il t’arrache des larmes, il est très triste…

Il a d’ailleurs écrit un livre qui s’appelle « Akhenaton, le roi maudit »…
Oui, c’est comme ça que je l’ai connu ! Et je l’ai rencontré, je suis allé faire mon fan, je suis allé le voir au salon du livre, je l’ai revu le lendemain, on a parlé de comment il écrivait, il m’a raconté des anecdotes, ils ont écrit sur le même sujet avec Amin Maalouf du coup ; c’est comme ça qu’il a écrit Avicenne parce qu’il avait écrit sur Omar Khayaam, et au même moment Amin Maalouf avait fait son livre où il parlait de Omar Khayaam, Nizam al-Mulk (ndlr : le roman « Samarcande »), et du coup Gilbert Sinoué a changé, il a fait Avicenne par rapport à Amin Maalouf. J’ai rencontré les deux en tout cas ! Et il y a aussi Patrick Girard ! c’est un chercheur au CNRS, à lire aussi la trilogie « Hasdrubal », « Hamilcar », « Hannibal », ainsi que la trilogie « Tarik ou la conquête d’Allah », « Abdallah le cruel », « Le calife magnifique », ça c’est la trilogie espagnole, c’est toute l’histoire de l’Espagne musulmane, et c’est magnifique !

Si tu étais un cinéaste ?
Ouh la la, là c’est trop dur, ça peut partir de John Boorman en passant par Scorcese, mais je pense Sergio Leone.

Un instrument?
La vielle chinoise

Un disque de rap ?
Eric B. & Rakim, « Paid un full »

Un disque toutes musiques confondues ?
J’hésite… Je pense que je serai sûrement une anthologie de Curtis Mayfield, mais j’hésite avec Marvin Gaye, ce sont des gens que j’écoute beaucoup.

D’habitude je demande, « si ta musique était un film quel serait le scénario ? », là j’ai déjà la réponse avec « Comme un aimant » ?
Ou « Les contes de la frustration » aussi… Mais ça n’a rien à voir avec « Comme un aimant par contre », tu vas halluciner.

Ton premier disque volé ?
Je crois que c’est un Public Enemy

Ton premier disque acheté ?
Je pense que c’est une compilation electro, compli anglaise, electrobeat

Pour terminer, le meilleur et le pire souvenir de ta carrière ?
Le meilleur c’est le concert aux Pyramides. Le pire souvenir de notre carrière je pense que c’est le moment où on n’est plus chez Delabel, qu’on comprend que l’histoire des grandes maisons de disques est finie, qu’on ne fera jamais plus de clip avec des budgets comme avant, jamais plus de disque avec des budgets comme avant, et qu’on nous demande de faire rêver les gens tout en étant nous-mêmes entrés dans les chiffres, c’est impossible ; c’est pour ça qu’en indépendant je continue à rêver avec mes petits moyens, j’ai quelques allumettes dans les mains, je sais quel genre de feu je peux faire…

 

 

Ecouter « L’Antichambre spécial IAM part 1 » 

Ecouter « L’Antichambre spécial IAM part 2 » 

Ecouter « L’Antichambre spécial IAM part 3 » 

Et pour finir, un très bon mix réalisé par Phuncky Doyen (Caen, Zulu Nation) :