Sûrement l’un des rappeurs les plus respectés en France. Son premier album « Où je vis » a tellement marqué les esprits lorsqu’il est sorti en 1998 qu’il fait sans conteste parti des meilleurs albums de rap français. C’est pourtant sans ambition carriériste que Shurik’n l’avait construit, mais plutôt par envie de délivrer une fois pour toutes à titre personnel ce que lui suggèrent ses tripes, avec la motivation et la rigueur apprises dès minot en pratiquant le kung-fu à haut niveau (ce qui lui a notamment apporté quelques titres français et européens). Shurik’n, qui a commencé le Hip-Hop par la danse au début des années 80, puis s’est initié au rap avant de rencontrer Akhenaton et de fonder avec lui le groupe IAM est avec « Où je vis » au summum de sa carrière rapologique, à l’image du rap marseillais qui domine le rap français. Toujours présent sur les projets avec IAM, mais sans donner de suite à son premier opus, c’est avec surprise qu’il sort un deuxième album quatorze ans après le premier : « Tous m’appellent Shu » n’a évidemment pas la même saveur que le premier, on ne retrouve plus la même fraîcheur, on regrette la prédominence de claviers et l’absence de samples bien choisis (sauf le très bon morceau « Le sud » avec AKH), mais on sait au moins une chose : le bonhomme est honnête, intègre et sait toujours écrire de très bons textes.

Tu as sorti un album en 2012 : pourquoi si longtemps après le premier, et pourquoi le lendemain des élections présidentielles ?
Pour les élections ce n’est qu’un pur hasard, car il aurait dû sortir un mois avant, mais il a été déplacé car on a eu des problèmes de clearance ; comme on fait du rap on sample et au niveau des clearances des fois ça fonctionne bien et ça se passe assez rapidement, et des fois ça traîne, voire tu n’as pas de réponse, ou des fois c’est négatif et tu es obligé de changer, de faire autre chose, de te retourner quoi. Et puis il aurait même du sortir encore un peu avant, mais pour des problèmes de logistique, de mise en place, parce qu’on est en indé, comme je dis toujours tous les chemins mènent à Rome, mais il y en a où il y a du dénivelé plus qu’ailleurs donc des fois ça prend un peu plus de temps ; ça a été la cause d’un premier décalage, donc cette date-là c’est vraiment un hasard. Et pourquoi si longtemps, parce que déjà dès le premier je ne projetais pas du tout de faire une carrière solo, je voulais juste faire un bon album, un bel album, me prouver que je pouvais en faire un, donc je savais en faisant le premier qu’il n’y aurait pas de deuxième, en tout cas pas dans l’immédiat parce que ce n’était pas ma volonté de développer une carrière solo ; et le deuxième est arrivé sans prévenir parce que pareil, l’envie est arrivée sans m’en rendre compte, en étant beaucoup sur scène, en rencontrant beaucoup de gens, en me rendant compte très tardivement de l’impact qu’a eu « Où je vis », et vraiment c’est depuis qu’on a décidé de faire de la scène en continu avec le groupe que les choses ont un petit peu changé et que quand tu es sur la route pendant beaucoup de temps avec des DJ, des producteurs, des rappeurs, des danseurs, forcément il y a plein d’idées qui viennent, et l’idée et l’envie de faire un nouvel album est arrivée à ce moment-là, 2-3 ans avant de le sortir, soit une période de gestation assez longue.

Ta voix est plus rocailleuse qu’avant, tu l’as travaillé ou c’est une évolution naturelle de ta voix ?
Non, c’est naturel !

Comment décrirais-tu ce dernier album à un sourd ?
Oh c’est rude ce que tu dis là ! Etant donné qu’on parle beaucoup et qu’on dit beaucoup de choses, ce serait à passer à côté de beaucoup. Je dirais qu’au niveau de la percussion et du flow tout se passera au niveau des tripes donc il y a des chances pour qu’il ressente un petit quelque chose…

Quelle est la direction musicale que tu prends, et la place laissée au sample, vu qu’il est difficile maintenant d’en utiliser ?
On continue à sampler parce que c’est la base de notre travail, c’est notre matière première, mais c’est certain que ça change, même dans mon dernier album il y a des morceaux qui sont plus joués, ça n’empêche pas une certaine atmosphère, une certaine mélodie, donc pour nous la possibilité d’écrire et d’avoir des bons choix de thèmes et de bons angles d’attaque. Il y a une période où on a vraiment changé de direction, fait le choix d’avoir des prods beaucoup plus jouées, mais quand même on s’est rendus compte qu’il y avait certains morceaux sur lesquels ça ne le faisait pas et qu’on n’allait pas obtenir la chaleur qu’il y a dans le sample donc on est quand même revenus à du gros sample, mais c’est de plus en plus difficile parce que voilà, il y a des demandes, des autorisations, ça demande des tractations à chaque fois ; encore nous on a la patience de s’y jeter, mais vu des fois au niveau financier et du temps que ça prend je peux comprendre qu’il y ait de plus en plus de goupes qui jouent. Pour mon album c’est fait à la MPC, il y a des choses jouées mais quand je dis jouées, ce n’est pas des mucisiens, c’est clavier ou rejoué par-dessus.

Quelle évolution vois-tu entre « Où je vis » et « Tous m’appellent Shu »
Entre les deux il y a eu 14 ans donc les gens ont pu suivre parce que je n’avais pas disparu, j’ai fait des collaborations j’ai travaillé avec le groupe donc les gens ont pu suivre mon flow, ma technique, mon évolution ; j’ai rencontré, plein de gens, j’ai vécu plein de choses, au niveau de l’écriture il y a 14 ans j’avais moins de maturité, je n’avais pas d’enfant, donc il y a plein de choses qui changent ; après au niveau du placement, du flow, de l’écriture, j’aime toujours une certaine densité, j’aime toujours un certain flow, une certaine profondeur dans les thèmes, ça n’a pas changé, les gens ont pu se rendre compte que ça n’a pas vraiment changé ; c’est pour ça que la pression n’est pas si grande parce que de cet album ne dépend rien, c’est vraiment un album pour le plaisir, pour l’envie, et la différence avec le premier c’est que celui-là est né sur scène, et il est peut-être un peu moins sombre que « Où je vis », plus adapté à la scène, parce que la motivation est venue sur la route.

Je me suis rendu compte qu’il était sorti sur Musicast, mais pas sur un label que vous avez monté à Marseille.
Parce la Cosca n’est plus d’actualité, que pour me-label il y avait une obligation d’inscription et ce n’est pas comme ça que je voulais travailler, je voulais quelque chose de beaucoup plus simple ; déjà en solo je n’étais pas sorti chez la Cosca, c’était vraiment les projets de Chill, « Soldats de fortune », etc. C’était un gros indé mais c’était un indé quand même. Pour tous nos projets solo de toute façon on est tous en indé, c’est pour IAM que l’on a besoin d’une plus grosse infrastructure. Après pour nous ça demande plus de travail mais il faut d’adapter, le rap est une musique qui change tout le temps donc pour nous ce n’est pas dérangeant.

Concernant le morceau « Manifeste », il paraît que tu l’as écrit le soir même où des mairies ont été prises par le FN.
Oui, on l’avait écrit complètement en réaction avec Chill, on s’était appelés, on était un peu scandalisés, on avait un peu la rage après les gens de chez nous, après notre ville, donc on a écrit ça.

Pour parler politique, tu vois toujours l’évolution du FN à Marseille, ou ça se tasse ?
On s’en rend compte dès qu’il y a des élections et qu’on voit certains chiffres, j’espère que non, mais j’ai peur qu’il y ait à Marseille certains chiffres et certaines mairies qui font un peu peur. On réécrira des « Manifeste »…

Dans IAM, tu étais le seul avec Freeman à ne pas avoir un blaze égyptien.
Dès le départ, même si par mes lectures et mon envie de savoir je me suis toujours intéressé à cet aspect-là. En rentrant dans le groupe mes références à moi étaient très asiatiques, très arts martiaux depuis le début, d’où le choix de mon nom qui n’a pas changé ; en fait si il a changé, il était plus long avant (ndlr : Shurik’n Chan-Ti), je l’ai coupé en deux.

Qu’en est-il du projet avec Ennio Morricone ?
L’idée c’était de faire un album concept inspiré de musiques de films qu’il a fait, tous styles confondus, parce que c’est quelque chose qu’on a toujours fait aussi, c’est quelqu’un qui nous a toujours influencé, de par son image, autant vidéo que musicale ; on aurait bien aimé se déplacer et faire quelque chose avec lui. A la base, ça part de l’envie de reprendre certains de ces morceaux qui nous ont beaucoup influencés et qui correspondent vraiment en termes de mélodie et de style à ce que nous on aime faire.

Période « un bon son brut pour les truands » ?
C’est pour ça que je disais tous styles confondus, parce que ça ne se limite pas qu’au western-spaghetti. Mais le projet est de côté pour l’instant, parce qu’ils ont demandé des droits trop élevés.

Tes albums de chevet ?
Stevie Wonder, Bob Marley, ce sont des gens qui m’ont beaucoup influencé, que je continue à écouter encore beaucoup, et après ça reste dans le rap, ça dépend ce qui sort, j’ai mes classiques, KRS-One reste numéro un pour moi, Nas, Premier, Erick Sermon, et puis des gens comme Busta Rhymes ou Common Sense, ou Talib Kweli restent des gens qui sont très proches de ce que je fais et qui ont le même esprit lié à la culture hip-hop.

En livres ?
Ça dépend, « Le traité des cinq roues », j’aime bien y revenir de temps en temps, Sun Tzu « L’art de la guerre », ça dépend de mon goût, il y a beaucoup de choses que j’aime bien, j’ai lu récemment Amin Maalouf par exemple, « Les croisades vues par les arabes », que je trouve très bon et c’est bien d’avoir cet angle-là. Il y en a d’autres, « Le vieil homme et la montagne » ; ça peut changer en fonction des sujets, je peux tomber sur un sujet qui peut m’intéresser où je vais avoir envie d’apprendre des choses dessus, et forcément je vais me renseigner.

Si tu étais un animal ?
Un tigre.

Un végétal ?
Une liane.

Une couleur ?
Le rouge.

Dans le morceau « Interview » de « Ombre est lumière » tu avais dit le noir.
Comme tu peux voir ce sont des couleurs que j’aime bien, je porte les deux sur moi aujourd’hui par exemple… Le rouge est ma couleur préférée, depuis que je suis tout petit, je ne sais pas pourquoi j’ai toujours aimé le rouge. 

Un élément ?
L’eau.

Une saveur ou un goût ?
Je ne sais pas, un carry de chez moi, de la Réunion.

Un métier ?
Là je suis rappeur je suis content mais j’ai commencé par la chaudronnnerie.

Un écrivain ?
Je ne sais pas, y en a plein ! Je ne sais pas, on parlait d’Amin Maalouf parce que c’est quelqu’un que j’ai découvert assez récemment et que j’aime beaucoup, je pense que je vais aller chercher encore beaucoup de lectures de sa part.

Un personnage historique ?
Gengis Khan

Un cinéaste ?
Burton, il est complètement barré, j’aime bien.

Un instrument ?
Je ne sais pas… Je serais un instrument à vent en tout cas.

Si tu étais un disque de rap ?
Schoolly D.

Un disque tout court ?
« Survival » de Bob Marley.

Ton premier disque volé ?
Franchement je ne m’en rappelle plus.

Ton premier disque acheté ?
Là tu me parles d’un temps que les moins de vingt ans…

De tous les featurings que tu as faits, quel est celui qui t’a plus marqué, touché ?
Il y en a plein parce que j’ai eu l’occasion de rencontrer plein de gens, j’ai fait un featuring avec Millie Jackson, ce qui n’est pas rien (ndlr : dans la BO de « Comme un aimant »), un morceau qu’on a joué ensemble sur Canal, mais à côté de ça j’ai fait un morceau avec Erick Sermon, on a fait Method et Red, on s’est pas mal fait plaise quand même… Un duo avec Stevie Wonder à l’avenir ne me déplairait pas.

Meilleur et pire souvenir de ta carrière ?
Le meilleur ça doit être forcément un concert sur scène. Le pire souvenir c’est la sensation que j’ai quand on est à deux doigts de monter sur scène à Bercy avant Madonna et que devant nous dans les 30 premiers rangs ils sont en train de crier Madonna, et qu’on sait que les gens ne nous attendent pas, qu’on débarque avec du rap et qu’ils ne vont pas comprendre…