Ahmir Khalib Thompson n’est pas seulement le chef d’orchestre du mythique groupe de Philadelphie The Roots, qu’il a créé avec son ami le rappeur Black Thought à la fin des années 80 (le groupe s’appelait au départ The Square Roots). Multi ou pluri-activiste, il est à l’origine du collectif The Soulquarians (avec D’Angelo ou Common entre autres) mais aussi du projet jazz The Philadelphia Experiment (avec Christian Mc Bride et Uri Caine). Auréolé d’une notoriété sans égal dans le milieu Hip-Hop et la musique en général, Brother ?uestlove choisit ses projets avec grand soin et ne laisse sa signature en tant que producteur exécutif ou simplement batteur que pour des projets de qualité. Inusable, véritable artiste avant-gardiste et grand technicien des cymbales, caisses claires et autres grosses caisses, l’homme à l’éternel peigne Afro n’a sûrement pas fini de nous étonner… Voici quelques répliques prises au vol lors d’une « interview » improvisée après l’avoir croisé sur les bords du Léman lors du passage de The Roots au festival de Montreux.

Par : Whyninot ; traduction : Nutty B

Quel est pour toi le contraire de The Roots?
Quel serait le contraire de The Roots? Quelque chose de manufacturé… Je sais pas ! Qu’est ce que tu veux dire par le contraire de the roots?

L’opposé ?
Et bien… Nous vivons dans une ère d’ironie dans laquelle tout ce qui est vieux est récent, tout ce qui est récent est vieux, tout ce qui est bien est mal, tout ce qui est mal est bien. Tu vois, il n’y a rien sous le soleil qui ne soit pas l’opposé exact de ce qu’il était il y a de ça une vingtaine d’années. La culture, les gens, tu vois ce que je veux dire…

 

Comment tu expliquerais ta musique à un sourd ?
Hmm…. ça dépend, je veux dire, je considère ma musique comme mon enfant. Tu vois quand je crée quelque chose, c’est l’équivalent de …. je sais pas…quelque chose de spirituel qui vient de l’intérieur, et que je donne aux gens, c’est très rare quand je crée quelque chose que je ne sens pas au plus profond de moi-même tu vois. En fait c’est marrant que tu poses cette question, il y a un promoteur Hip-Hop qui vient de Suède et qui fait des show Hip-Hop pour les sourds et il a des speakers spéciaux qui envoient des vibrations dans les sièges, dans le sol afin qu’ils puissent sentir les vibrations de la musique, ils ne peuvent pas entendre mais ils peuvent sentir, et pour la danse c’est pareil… Tu comprends c’est différent quand tu sens juste les vibrations… Ouais, en fait on a fait quelques concerts pour les sourds et le sol sur lequel ils étaient assis transmettait des vibrations par le biais des speakers installés par terre.

Si ta musique était un film, quel en serait le sujet?
Si notre musique était un film…. Le sujet dont nous parlons souvent c’est « Art VS Commerce ». Ce qui veut dire qu’on doit faire survivre notre art dans un pays ou on te met la pression pour faire de la musique que les gens vont acheter, et cette musique n’est pas nécessairement celle que tu veux faire, celle que tu as dans le cœur, donc il y a toujours eu un clash entre l’art et le commerce dans la vie d’un artiste. Le jeu que joue The Roots depuis 1993 tu vois. Est ce qu’on fait notre art ou est ce qu’on paye nos factures?

 Est ce que tu penses que tu fais toujours ce que tu veux vraiment ou tu penses que les majors peuvent te dicter la marche à suivre concernant ta musique ou t’obligent à faire une musique que tu n’as pas forcément envie de faire?
Je suis verseau, donc, je suis naturellement rebelle et je suis gaucher donc je suis quelqu’un de créatif donc… Je dirai que plus les années passent plus je suis consciemment attentif au marché. Tu sais quand les Roots ont commencé, en 1993, on ne savait pas trop où on allait…Ok on devait avoir un hit single dans notre album et ensuite quand « Illadelph Halflife » est venu, on a commencé à réaliser qu’on devait avoir une histoire narrative claire pour que les gens comprennent qui nous sommes, tu vois. Au fil des années, le hip hop est devenu moins abstrait et plus indirect. Et quand je dis « plus indirect » je veux dire que l’audience doit voir, pas un miroir comme une réflexion de toi-même, mais l’audience veut plus ou moins voir en toi ce qu’elle voudrait être. Et maintenant la vedette du Hip-Hop est 50 Cent aux States. Je ne suis pas en train de dire que si quelqu’un s’est fait tirer dessus 9 fois, tu peux dire « ok je crois en ce mec » mais 50 Cent représente une personne rebelle et un dur à cuire. Je veux dire… c’est bizarre… tu vois 50 Cent a deux histoires maintenant: Au début quand il est arrivé, c’était le genre de gars « opprimé » qui arrivait en clashant tout le monde. C’est pourquoi je me disait « whaou il a des couilles, il a du cran ce mec, ok j’aime bien ça ». Et ensuite quand il a signé son contrat dans une maison de disque, quand Sony a signé 50 Cent, il n’a jamais arrêté de faire de la musique, et Il faisait des mixtapes. Et ce que j’aime chez 50 Cent c’est le fait qu’il n’arrêtait pas de faire des mixtapes, genre une par mois alors que d’autres types font deux mixtapes dans l’année. Et il ne lésinait pas sur la matière, il y avait genre 20 chansons sur chaque album. Whaou, il bosse dur et c’est ce que j’admire chez lui. Maintenant que 50 Cent est le roi, maintenant qu’il est au sommet, c’est comme si il n’y avait plus d’histoire, il ne se bat plus. Tu sais les américains aiment quand tu te bats et quand tu travailles dur, c’est pour ça qu’ils aiment autant Mickael Jordan parce qu’il pouvait facilement juste lancer la balle dans le panier mais le fait qu’il a travaillé si dur pour rendre ça artistique tu vois… les gestes avec son corps. Les américains aiment te regarder suer, ils paient pour te voir faire des choses miraculeuses. Ensuite, une fois que tu as atteint les sommets, il n’y a plus d’histoire à raconter et c’est comme si ils voulaient te tuer, tuer ton histoire, donc… Tu sais maintenant 50 Cent est à un moment où beaucoup de gens disent « Hmm, je suis bien meilleur que lui » au lieu de dire  « yes il l’a fait, je suis content pour lui » donc tu vois… Je ne sais pas vraiment si c’est de sa faute à lui ou si c’est la faute de l’Amérique parce qu’on veut toujours essayer de tuer celui qui est au sommet. Tu vois il y a une sorte de contradiction. Pour ce qui est de moi, je crée ma musique à partir de mon cœur mais je suis de plus en plus attentif à ce que le public attend de moi.  En plus de ça il y a le public pour lequel je joue, qui est mon public de base, mes fans qui veulent que je crée à partir de mon cœur mais le public qui paye mes factures et qui me fait survivre est plutôt le marché pour lequel je ne veux pas créer de la musique, donc tu vois je suis pris entre les deux.  

 

Tu peux nous parler d’Okayplayer?
Okayplayer est un website que j’ai crée en hiver 1999 avec ma copine Angeline Nissel (rires)… Angela. Elle a maintenant quitté Okayplayer pour aller à Hollywood, où elle écrit pour des sitcoms ; est-ce que vous connaissez une série qui s’appelle « Scrubs » par ici ? ça s’appelle peut être autrement ici ; ça se passe autour de jeunes docteurs, c’est une comédie, bref c’est elle qui écrit.
Pour Okayplayer, c’est un website que j’ai crée pour établir une sorte de lien qui permettrait de communiquer avec des personnes pour parler de quoi la vraie vie est faite. Et sur ce website, je leur parle pendant deux à quatre heures par jour… C’est juste une histoire de faire partager mes expériences. Je peux parler de quels genre de microphones j’utilise, je peux parler de ce que je veux…

Mais c’est devenu une sorte de label ?
Oh Non, c’est d’abord un website, maintenant ça commence à devenir un peu plus que ça. Tu vois.

Quelle est la plus belle et la plus mauvaise chose qui soient arrivées dans ta carrière ?
La plus belle et la plus mauvaise chose qui soient arrivées dans ma carrière ? Hm…Je dirai que la plus belle chose qui me soit  arrivée…personnellement…hm… mes live shows, c’est certainement la meilleure chose qui ne me soit jamais arrivé parce que mes live shows me permettent d’atteindre des gens que je ne peux pas toucher par le biais de la radio ou de la vidéo. Cela m’a aussi permis d’atteindre mes pairs, tu sais, pouvoir travailler avec D’Angelo et Common et tous ceux avec qui je me suis associé. Probablement la plus mauvaise chose qui me soit arrivé dans ma carrière, ça a été de signer chez Interscope records. C’était seulement pour un album, pas plus de temps dans ce label. Je veux dire, je n’ai rien, personnellement contre Interscope, mais je ne pense pas que ce soit un environnement dans lequel on laisse aux personnes créatives la possibilité d’être elles-mêmes. C’est un environnement dans lequel tu dois absolument prendre en considération ce que le marché veut, et c’était à un moment ou nous n’étions pas vraiment prêts pour ça. Notre groupe doit prendre son temps avant d’être introduit dans le Marché. Et ils nous ont appliqué leur méthodes rapides de promotion… Je veux dire…c’est un label qui a Dr Dre, Snoop, Tupac, Eminem, Banks, Buck, Tony Yayo, Gwen Stephany, Pharell from the Neptunes, Kanye West a créé un label avec eux. Ces gens travaillent avec les rap stars tu vois, nous on cherchait juste une situation on ne cherchait pas forcément à être projeté au top si rapidement. C’est un peu comme se retrouver sur une de ces autoroutes allemandes au milieu de toutes ces Porsches et ces BMW qui peuvent faire 500 miles en une heure, avec juste une petite bicyclette. Donc ça n’a pas été vraiment une bonne chose pour nous.

Quelle sera ta prochaine étape dans la musique?
C’est toujours plus ou moins la même chose, tu vois on enregistre, on part en tournée, on enregistre, on part en tournée.              

J’ai lu que vous aviez été classés parmi les dix meilleurs groupes à voir en concert ?
Je ne sais pas, oui tu peux dire ça, mais…on est réellement le seul groupe… Aux Etats-Unis, il n’y a plus de groupe noir avec un contrat signé chez une Major. Donc tu vois, on est là par défaut. Et même en ce moment précis, il n’ y a que 4 groupes Hip-Hop avec des contrats signés chez des Majors: The Roots, Outkast, The Ying Yang Twins,  Lil Jon des East Side Boyz et Three Six Mafia. Après ça… c’est comme  le Wu Tang qui n’a maintenant plus de deal avec RCA et comme A Tribe Called Quest qui n’est plus chez Jive non plus. L’idée de plusieurs personnes qui collaboreraient ensemble sur un même produit est devenue obsolète. Ce n’est pas seulement le fait que nous soyons le seul black band avec un major deal mais nous sommes en passe de devenir le seul groupe Hip-Hop avec un contrat chez une Major. En ce moment, tout le monde est un artiste solo, tu vois, donc, si tu veux nous appeler l’un des dix meilleurs groupes en concert, ça me fait plaisir, mais c’est un peu biaisé (rires). On est les seuls dans l’avion, tu vois donc on gagne par forfait.