« The Crusaders » est l’un des groupes les plus influents et prolifique dans le Jazz de ces 50 dernières années. Formé au début des années 60, ils ont sorti plus d’une quarantaine d’albums! Autour de leur leader, le pianiste Joe Sample, on retrouve le saxophoniste Wilton Felder, le tromboniste Wayne Henderson et le batteur Stix Hooper. Dans les années 60, le groupe s’appelle « the Jazz Crusaders » et pratiquent un hard bop technique, mâtiné de soul. Puis en 71, le groupe est rebaptisé « The Crusaders », avec l’arrivée de Larry Carlton à la guitare. Ils s’orientent alors vers un registre jazz-funk, plus groove.

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Interview Joe Sample by Radio Antichambre on Mixcloud

 

 

Joe Sample bonjour, merci de nous accorder cette interview dans les coulisses de Jazz à Vienne. Pouvez-vous nous expliquer comment s’est opérée la transition entre le jazz acoustique des «Jazz Crusaders» à la fin des 60’s, vers celui des «Crusaders», plus groovy, plus électrique, au début des 70’s ?

Les 60’s étaient une période où je savais qu’il fallait que je me concentre sur mes compétences pianistiques, pour faire en sorte que mes mains soient plus fortes, et ma technique meilleure. À ce moment-là, je me suis dis que je voulais changer la manière dont j’abordais la musique, sans avoir de problèmes techniques pour la jouer. Les Crusaders, à cette période-là, avaient quelque chose d’unique, nous faisions une musique qui n’avait jamais vraiment été faite. Et en même temps, les gars dans les Crusaders n’aimaient pas vraiment la manière dont nous jouions. Toutes ces choses que je n’aimais pas dans ma façon de jouer, j’ai décidé d’en faire un atout, plutôt que de devenir fou !

Un jour, en 1969, j’ai commencé à m’éloigner du côté technique de la musique jazz et je me suis dis qu’il était vraiment temps pour moi d’étudier ce qu’était vraiment la musique. Bizarrement, c’est là que le téléphone a commencé à sonner parce que beaucoup d’autres artistes se sont rendus compte que je pouvais les aider à faire leurs disques. Je suis donc devenu un musicien de studio à Los Angeles en 69, et c’est incroyable parce que je me suis rendu compte que j’arrivais à comprendre ce que les autres musiciens voulaient, et à traduire leurs sentiments en musique. Que ce soit pour un musicien folk, un chanteur de gospel, de blues, ou un musicien jazz, je comprenais la manière de retranscrire ce qu’il ressentait. Et je me suis dis que j’avais peut-être une sorte de don, celui d’arriver à comprendre chaque ingrédient de la musique afro-américaine…

J’ai donc repris des leçons de piano pour étudier les émotions dans la musique. En fait, je crois que j’aime juste profondément la musique, qu’elle quelle soit. Je veux pouvoir me nourrir de nourriture japonaise, française, italienne ! Je veux prendre tout ce qu’il y a de bon !

Vous êtes l’un des pionniers du piano électrique (le fender Rhodes, le Wurlitzer), ces instruments qui ont fait la beauté de la musique noire américaine dans les années 60 et 70. Avez-vous une relation particulière avec ces instruments ?

La première fois que j’ai entendu un piano électrique, je regardais un show TV très populaire dans les années 50. C’était le show de Steve Allen. À l’époque, j’étais toujours à l’université, et je regardais ce show assez unique car, c’était en prime-time, Steve Allen était blanc, mais il invitait les artistes noirs. Il adorait le jazz, il invitait des blues-men comme T Bone Walker etc. Et un jour de 1957, j’ai vu Ray Charles jouer sur un Wurlitzer… Je me suis dis, mais pourquoi est-ce qu’il joue sur ce piano ridicule! Et puis quelques années après, Ray Charles a fait un Hit énorme avec « What I Say » dans lequel il jouait la ligne de basse sur un Wurlitzer.

En 1968, j’ai dis aux Crusaders que je ne pouvais pas continuer ma vie de musicien de jazz telle qu’elle était, car nous jouions dans des clubs partout dans le pays, mais il n’y avait pas de bons piano. La plupart du temps, les pianos étaient impraticables, et pour tout dire, c’était généralement de la daube ! Donc un jour où nous étions à Cleveland, dans l’Ohio, pour 3 concerts, j’ai trouvé un orgue dans une église pas très loin. Je l’ai amené dans le club. Le problème c’était que ça sonnait comme Jimmy Smith et les artistes d’Organ Groove, et cela me frustrait beaucoup… À cette même période est arrivé le Fender Rhodes.

Au début, le problème était que Joe Zawinul (Leader du groupe Weather Report, NDLR) ou moi-même, nous cassions les premiers Rhodes car ils n’étaient pas assez solides. Et Mr. Rhodes lui-même a entendu que nous ne voulions plus jouer sur ses instruments. Ils ont donc essayé de trouver une solution et d’en construire des plus solides, qui pouvaient résister à l’attaque d’un vrai pianiste. Un jour Mr. Rhodes m’a appelé en me disant : « Viens essayer ma dernière création » et c’est comme ça que j’ai commencé à vraiment me servir de cet instrument.

Au début, j’étais comme effrayé, parce que ça ne sonnait pas du tout comme un piano acoustique. Après, j’ai vite compris qu’il fallait aborder cet instrument d’une manière différente, que c’était vraiment un atout, et que l’on pouvait faire sonner un Rhodes de manière complètement nouvelle.

Vous avez joué avec les Crusaders, bien entendu, mais vous avez aussi été side-man pour bon nombre des plus grand musiciens de jazz. Comment tout cela a-t-il commencé ? Qui est la personne la plus influente dans votre carrière de musicien ?

Et bien, je suis né en 1939. Quand j’étais gamin, il y avait les swing bands… J’avais un frère, Alexander Sample, qui était de 15 ans mon aîné et qui jouait dans une vieille fanfare de la Navy. Ils jouaient dans tout le pays, et ils passaient assez souvent par Houston, Texas, là où ma famille habitait. Ma mère accueillait ce groupe d’hommes noirs très bien habillés dans leurs costume de l’US Navy et elle leur faisait de la cuisine Créole. Je me rappelle très bien d’un jour, en 1944, j’avais 5 ans. Ils sont venus jouer dans mon salon, avec mon frère au piano… C’était juste hallucinant de voir tous ces gens jouer du saxophone, de la trompette et des cuivres en tout genre dans mon propre salon. J’allais même jusqu’à mettre mon oreille au creux du pavillon des cuivres, pour comprendre d’où venait ce son incroyable ! C’est comme ça que tout a commencé, et c’est là que je suis réellement tombé amoureux de la musique.

Notre émission est une émission de musique Soul, Funk, mais surtout Hip-Hop. Que pensez-vous, monsieur Sample, de la musique Hip-Hop et notamment de l’utilisation des samples?

…l’époque disco… la fin des années 70… Aux alentours de 1978, 79, 80, j’écoutais le disco et franchement j’étais vraiment pas content parce que cette musique disco nous faisait perdre les rythmes de la musique afro-américaine, le swing… On a perdu ça ! Et quand on y repense, Giorgio Moroder, qui était Italien et qui vivait à Munich, a plus ou moins découvert Donna Summer. Il a utilisé sa voix sur ses propres productions mais il faisait de la musique pour le marché Allemand !

 

Et il y avait ce rythme, qui faisait quelque chose comme : « Toum Toum Toum ToutouToum !! » Et je détestait ça, vraiment !

Alors quand le Hip Hop est arrivé, je me suis dis : Mec ! Merci !! Enfin le swing est de retour ! Enfin ça recommence à groover comme la musique afro-américaine… Ils utilisaient ces machines à programmer les batteries, ils faisaient des beats et il y avait un bouton « swing » sur leurs machines. Quand ils appuyaient dessus, la musique afro-américaine était de retour, c’était génial !

Que pouvez-vous nous dire de l’utilisation qui a été faite de votre musique par les artistes Hip-Hop ?

Au début du sampling, j’étais comme tout le monde. Je me disais : je crois qu’ils utilisent ma chanson ! C’est pas normal parce que je n’ai pas été payé pour ça… Quand tu samples quelqu’un, tu dois payer les droits…

Ceci dit, j’aime bien ce que la plupart ont fait avec ma musique. Mais il y a une chose que je ne comprends toujours pas… En fait ils n’étaient pas assez malins, parce qu’ils ont payé des fortunes pour utiliser ma musique, mais s’il m’avaient invité pour une session d’enregistrement en studio avec eux, ça leur aurait coûté bien moins cher ! Je crois qu’il n’étaient juste pas assez malin pour ça…

Comment décririez-vous votre musique à une personne sourde ?

Wah ! Franchement je ne suis pas sûr de pouvoir trouver les adjectifs qui répondent à cette question. Je n’ai aucune expérience de la surdité, même si je me fait vieux et que je dois certainement être en train de perdre mon audition ! Vous savez, si une personne sourde voulait vraiment comprendre ma musique, elle devrait peut-être mettre sa main sur la membrane d’une enceinte pour ressentir la pulsation. Tout est une question de rythme donc si tu ne peux pas l’entendre, tu pourras au moins la ressentir.

Pour finir, un petit portrait chinois :

Si les Crusaders étaient une couleur ?

Un arc-en-ciel

un animal ?

Un jaguar

une plante ?

Blue gardenia ! (comme la chanson de Nat King Cole tirée du film du même nom NDLR)

une ville ?

Houston, Texas