Un OVNI dans le paysage musical français, telle pourrait être une définition de l’album de Scratch Bandits Crew, définition que ne renierait certainement pas Supa-Jay, membre fondateur de ce groupe lyonnais de turntablism et qui est venu nous parler de cet album dans nos locaux. Un album étonnant et détonnant, qui ne ressemble pas à ce tout ce qu’on pourrait attendre d’un tel disque, et qui fait preuve de beaucoup d’ingéniosité par le biais d’expérimentations originales et de bidouillages… Sorti à travers leur propre structure « Infrasons », cet album intrigue en premier lieu par son titre qui pose déjà un doute avant de l’écouter. Fruit d’un travail de studio de longue haleine, « 31 Novembre » ouvre un champ vaste de possibilités pour tous les aficionados de turntablism et scratch music.

Par : Nutbreaker & Whyninot

 

En 2012, Scratch Bandits Crew c’est qui ?

C’est un collectif de plusieurs DJ, avec un noyau dur représenté par moi-même Supajay, avec Syr et Geoffresh, autour duquel gravitent pas mal de DJ, car c’est un crew qui a 10 ans : DJ Fly, Mart-One, et d’autres, qui sont présents sur le disques en featuring et qui seront présents aussi sur certaines dates en featurings sur quelques morceaux.

C’est donc avec ce noyau dur, + Fly et Mart-One que vous avez fait le premier album « En petites coupures » ?

Non car l’album « en petites coupures » est un peu sur la transition, il y avait Fly, Perf, Mart-One et moi, en 2006, où on a vraiment entamé le travail en tant que groupe ; avant on faisait plus des championnats, des performances, des showcases, des choses très techniques, et en 2006 on a amorcé un travail de groupe en tant que tel en développant une réelle identité artistique, en faisant des résidences, etc. On était tous les 4 puis en 2009 il y a eu un petit chamboulement puisque le groupe a commencé à bien marcher, on a été révélation au printemps de Bourges, en même temps Fly est devenu champion du monde et les agendas se sont blindés en parallèle ; de plus, Mart-One devait partir à Montréal, il y avait de bonnes nouvelles mais les agendas ont fait qu’ il a fallu rapidement constituer rapidement un nouveau noyau dur pour défendre le groupe sur scène. Depuis, avec Syr et Geoffresh on a fait plus d’une centaine de dates depuis 2009.

Tu parlais de la compétition ; SBC est un collectif qui s’est formé autour de ça ?

Oui, disons qu’à la base c’est ce qui nous intéressait, on vient de là, le scratch est un instrument qui reste jeune même s’il a 40 ans, que les années 90 et le début des années 2000 sont de belles années de championnat où l’on voyait chaque année de belles évolutions techniques ; au fil des années on a voulu avec le groupe s’en affranchir parce que quand tu es 4 et que tu essaies de faire de la musique ensemble, rester dans un format de 6 mn par an devant 20 jurys était un peu réducteur pour ce qu’on voulait faire, c’est pour ça aussi qu’on a décidé de développer vraiment un répertoire de compositions originales comme un groupe à part entière.

Vous n’êtes donc plus dans la compétition actuellement ?
Disons qu’on suit toujours, mais c’est aussi une question de temps ; la compétition tu ne la fais pas si tu ne prends pas bien le temps de la préparer. Donc on n’en fait pas et je t’avoue que moi ça ne me manque pas forcément mais peut-être qu’on en refera un jour !

C’est peut-être une suite logique de se pencher sur des compos ?

A la base il y a eu le scratch, avec la compétition, tout ce qui a fait que c’est devenu un réel instrument, avec un vocabulaire technique complet, et puis derrière D-Styles a introduit la scratch music, c’est-à-dire faire vraiment de la musique avec le scratch comme instrument et non pas scratcher le plus vite du monde, donc forcément c’est une finalité, c’est comme un batteur qui s’entraîne dans son garage pendant 10 ans, et puis après il va dans un groupe pour faire de la batterie… Il faut dire aussi que lorsqu’il n’y avait pas internet, le scratch était un truc d’extraterrestre ; à part les cassettes de compétition tu ne savais rien, tout le monde se retrouvait lors de ces championnats pour partager des savoir-faire.

Revenons sur l’album : pourquoi « 31 novembre » ?

Déjà parce que ça n’existe pas, et que nous on fait de la musique qui concrètement n’existe pas beaucoup… Qui n’est pas représentée car aujourd’hui dans le monde il n’y a pas beaucoup de groupes de scratch music ; on part aussi du principe qu’on essaie de valoriser les spécificités de notre instrument, à savoir la platine, qui est un instrument de lecture, donc si tu ne lui mets pas quelque chose à lire il n’y a aucun son, alors que quand tu prends une guitare, ça fait un son de guitare. Avec une platine on ne sait pas, donc nous on s’amuse vraiment à multiplier les sources et les sons qu’on utilise, ce qui donne ce côté un peu surréaliste où il y a plein d’ambiances qui se marient, c’est comme si on avait un orchestre infini sous les mains. Donc on aime bien cultiver ce côté surréaliste, « 31 novembre ».

Parle-nous du morceau « Heartbeat »

Pour expliquer le processus de création sur le disque et sur ce genre de morceaux, car il y a quelques morceaux dans album, oniriques , poétiques, à base d’instrument d’orchestre, comme le piano, les cordes. Ce qu’on a décidé c’est de ne plus sampler de disques pour ce qui est de la matière harmonique, même si il y a plein de voix qu’on a pris sur des disques ; donc nous-mêmes on allait enregistrer des petits pianos, diverses sources ; on voulait que ce soit vraiment des sources analogiques pour prendre le contrepied du fait qu’on jouait des machines : jouer des instruments chauds avec des machines et une fois qu’on a eu cette banque-là on a cherché des petits thèmes de voix, parce qu’on ne voulait pas forcément mettre de rappeur, pas parce qu’on n’aime pas ça, mais parce que tout le monde attend ça, mais on est aussi là pour défendre la scratch music et tout ce qu’on peut faire avec le scratch, donc a cherché des petits concepts genre « cadavre exquis » avec des petites syllabes ; j’avais vu le film « Beat Street » pendant que je faisais le morceau, et il y avait le thème principal qui faisait « It’s like a heartbeat, beatstreet…», on est parti sur ce thème en reprenant juste le heart et en faisant des variantes avec plein d’autres samples de voix.

 

Donc toujours de la « petite coupure » quoi… Quel est votre façon de faire pour travailler les sons ? Est-ce que par exemple vous faites intervenir des musiciens ?

C’est soit nous qui jouons des percussions ou des petits extraits de piano, clavier synthé, soit on fait jouer des musiciens, mais nous on veut garder l’esprit et la technique du sampling parce que c’est là d’où l’on vient… On ne fait pas non plus venir des musiciens pour leur dire « tiens voilà le morceau, fais-moi une partie ». Les enregistrements présents sur le disque ont été faits entre 2006 et 2012, ce sont des bouts de trucs dans lesquels on va sampler dedans comme si c’était une boucle ; en gros on fait enregistrer des choses à des gens mais sans leur dire où ça sera. Grossièrement, la matière première qu’on aime c’est celle-ci, celle qu’on va enregistrer non pas dans un studio, mais là où tu as un instrument. Du coup quand tu vas piocher là-dedans, chaque instrument n’est pas enregistré à la même époque, pas dans les mêmes tonalités, donc au final tu fais ce que tu ferais avec un sample, c’est-à-dire que tu adaptes et tu fais cohabiter des choses qui au départ n’étaient pas là pour se rencontrer. On n’utilise pas de sample mais on garde cette esthétique du bricolage, de bousculer des sons, de faire cohabiter des trucs un peu spéciaux.

Pas de samples mais quand même des boucles.

C’est du sampling, mais les samples on les prend dans notre banque à nous et pas dans les trucs qui existent, mais c’est du quand même du sampling parce que c’est ce qu’on sait faire, on vient du Hip-Hop, et après il y a toutes les petites voix tout au long de l’album qui sont un peu le fil rouge qui elles pour le coup ont été samplées sur des disques.

Il y a 2-3 vidéos sui trainent sur le net avec des machines bien étranges…

Ce qui se passe en fait, le scratch, si on part du principe que c’est un instrument, il peut s’associer à deux machines, la table de mixage et la platine ; c’est donc un instrument qui est aussi lié aux évolutions technologiques parce qu’à chaque fois qu’il y a un nouveau bouton sur une platine on trouve des nouvelles manip à faire avec, sauf que ces évolutions-là sont assujetties au marché, combien de gens sont prêts à acheter une nouvelle platine, etc. Donc des fois on est en attente d’un bouton ou d’un truc qu’on aimerait bien avoir, donc il y a eu un moment où a voulu s’affranchir de ça et de bricoler nous-mêmes des machines pré-existantes, et le palier d’après c’était de créer nous-mêmes des machines qu’on créait de zéro. Donc sur les vidéos on peut voir des machines qu’on est les seuls à utiliser.

Il y a une petite lampe sur laquelle vous tapez…

Pour mettre ça dans un contexte plus global, le but n’est pas de dire que c’est nous qui fabriquons les machines, c’est que ça serve la musique en priorité et qu’après ça serve aussi le spectacle : on a fait des résidences avec des scénographes, avec un jeu de lumière assez travaillé, de la vidéo, et donc on a eu l’idée de mettre des lampes de bureau, de séparer chaque DJ pour pas qu’on soit tous sur le même praticable, et donc l’idée était non seulement d’avoir une scénographie mais en plus qu’elle serve pour la musique, donc on a des lampes pour s’éclairer mais en même temps elle nous servent de thérémine, de darbouka à des moments… C’est fastidieux, car sur scène ce n’est pas facile, mais on s’en sort pas mal.

J’ai vu que vous aviez un partenariat avec Vestax, y a-t-il un lien avec ces machines que vous construisez ?

Non, c’est un sponsoring qui est cool car il y a du bon matos, et qu’ils sponsorisent des gars comme Q-Bert et une grande palette de gens qu’on aime bien, et parce qu’on utilise aussi des platines du commerce, mais ce qu’on développe et ce que eux font c’est un peu différent, c’est peut-être amené à se rejoindre un jour.

Y a-t-il des artistes avec qui vous aimeriez collaborer ?

Oui, il y a plein de choses à faire, il y a plein de gens qu’on aime bien, avec qui on s’entend bien, et il y a des choses qui pourraient se faire ; mais ce disque était un disque de cœur, on l’a fait avec des gens dont on apprécie le travail artistique et dont on se sent proche humainement, c’était un peu l’objectif… Sur le prochain, il y a aura peut-être d’autres choses avec d’autre gens, parce qu’il y a encore plein de choses qu’on aimerait faire, et tant mieux d’ailleurs…

Concernant la scène turntablism actuelle, scratch music, qu’en penses-tu ?

A Lyon ça se porte très bien, il y a plein de DJ qui sont un peu venus de toute la France depuis les 5 dernières années, la France est un bon représentant du turntablism dans le monde entier, il y a d’autres groupes comme C2C qui sont sorti leur disque, on est plutôt content de ça, ça permet de sortir du concept « 4 mecs derrière des platines » qui ne veut rien dire, et le fait qu’il y d’autres groupes comme ça, ça pousse les gens à aller plus loin et à voir derrière le concept la musique qu’ils ont à proposer, le message artistique ;

On sent qu’il y a une grosse part de sampling via la MPC dans vos productions

Ce sont des choses qui ont évolué, il y a eu une période où tout le monde faisait tout, 3-4 personnes sur scène avec des vrais disques, un faisait la batterie, un faisait la basse, un faisait le vocal, ça s’est un peu essoufflé car ça a ses limites ; nous on fait un peu de tout et c’est vrai que même si on est tous scratch musiciens on a tous nos spécificités, Geoff avec les outils qu’il construit, moi je peux utiliser plus la MPC et Syr qui est très technique sur le scratch essentiellement, c’est juste des spécificités qu’on peut avoir, et la MPC fait partie de la manipulation de petits bouts de sample. On le voit bien dans la vidéo du remix de « Break Y neck » : on voulait vraiment pour que ce soit plus ludique et que les gens comprennent mieux, qu’on soit centré sur un truc, parce que quand il y a 3 mecs qui scratchent, on ne comprend plus bien qui fait quoi ; Geoff fait vraiment son truc de scratch lunaire, le processus qu’il développe de scratch hybride avec des synthés et sa table de mixage spéciale, Syr fait des scratchs traditionnels très techniques, et moi j’ai pris la MPC, ça permet aux gens de mieux comprendre, mais sur scène on a tous platine, table de mixage et différents outils supplémentaires…

 

Comment décrirais-tu cet album à un sourd ?
J’ai travaillé avec des sourds donc je sais faire quelques signes, mais là à la radio ça ne va pas passer… Donc je dirais que c’est un ornithorynque…

Si cet album était une couleur ?

Le bleu magenta

Un élément ?

Le 5ème élément

un goût, une saveur ?

Paprika

Un animal ?

Ornithorynque, que des trucs surréalistes…

Un film ?

« 31 novembre » serait un très bon nom de film

 

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